Les Nouveaux Sauvages

Écrit et Réalisé par Damian Szifron. Avec Leonardo Sbaraglia, Ricardo Darin, Oscar Martinez, Erica Rivas, Dario Grandinetti, Julieta Zylberberg, Rita Cortese, Maria Marull, Cesar Bordon, Walter Donado, Nancy Duplaa, Maria Onetto, Osmar Nunez, Diego Gentile. Argentine. 115 minutes. Sortie française le 14 Janvier 2015.

Le synopsis parle d’un « indéniable plaisir de perdre le contrôle ». Ca se ressent dans tout le film, aussi bien du côté des personnages que du côté du réalisateur. Produit notamment par Pedro Almodovar (assez bien écrit sur l’affiche pour une promotion foudroyante), le film est une comédie qui place son regard sur la société moderne. Quand le beau quotidien des personnages se révèle chamboulé, le côté sauvage de l’être humain refait surface. Le postulat de l’approche se positionne dans la folie bestiale et l’humour noir. A noter que malgré quelques fulgurances, le burlesque est à exclure, au profit d’une absurdité globale.

L’enrobage du film se constitue de cette absurdité. Toutes les situations sont au plus réaliste possible, pour coller avec l’incohérence et le dérèglement de la société. Mais c’est leur traitement unique qui les pousse dans l’absurde. Dans les six sketchs, Damian Szifron intègre une forme de bestialité dans ses personnages : ceci se traduit par la perte de contrôle du soi. Le pétage de cable, comme on dirait dans le jargon français. La bestialité de certains personnages permettra de libérer complètement la mise en scène. Les attitudes deviennent de plus en plus déréglées, loufoques et aléatoires. Les démons intérieurs ressortent, et les relations entre les personnages deviennent des combats permanents. Aussi bien physique que mental, avec un appétit sans fin, qui démontre une certaine humanité.

Moitié-moitié

Dans certains sketchs (le premier dans l’avion, le troisième dans un combat entre deux automobilistes, et le dernier lors d’un mariage), la folie de la bestialité ne connait pas de limite. Damian Szifron y explore toutes les possibilités, tout en faisant monter la sauce progressivement. Dans le premier sketch, le mystère se découvre petit à petit grâce aux personnages, puis le coup de grâce est donné lorsque tout le monde se lève. Dans le troisième sketch, il y a une sorte de relecture du DUEL de Steven Spielberg ; chaque objet présent dans le champ, ainsi que les corps, deviennent des armes d’attaques puis de défense. Cela crée une alternance dans l’impact des coups portés, ou le rapport de force est sans cesse inversé. Dans le sixième et dernier sketch, le mariage passe rapidement du mélodrame à une comédie rocambolesque de situations. Comme une destruction totale de ce qui se trouve sur les chemins des personnages.

Mais il y a aussi trois autres sketchs, là est le problème. Que ce soit dans n’importe lequel de ces trois autres sketchs, il y a une sorte de redondance qui les fait trainer en longueur. Ici, la mise en scène est coincée dans des répétitions, qui font stagner l’approche et la progression de l’intrigue. Dans le deuxième sketch, la serveuse se présente par un blabla pénible, et porte à elle seule le rythme de son segment. Tout évolue selon ses allers et retours entre la cuisine et la salle à manger du restaurant. De là, la folie trouve sa limite dans un espace trop réduit pour exprimer une bestialité. Car cet argument de la bestialité demande à imploser de toutes parts. Dans le quatrième sketch, le passage à la fourrière devient une évidence lassante. On comprend vite que toute la folie du personnage porte autour de la fourrière, et non d’un comportement soudain. Enfin, dans le cinquième sketch, les personnages sont égarés dans des pièces inutiles. Un bureau, des canapés, une voiture, une barrière, etc… qui ne servent qu’à placer le contexte. A partir de là, la folie des personnages ne peut que trouver sa source dans le texte si creux.

Même s’il s’agit de segments qui fonctionnent séparément, il est nécessaire de se conformer à une idée de mise en scène en cohérence avec l’idée du propos. Avec toute cette irrégularité dans la mise en scène, l’humour noir peine à trouver son envol. L’humour noir du film n’est qu’à moitié du temps l’argument qui tient le propos sur des bases solides. De plus, chaque segment (ou sketch) possède sa propre exposition qui excluent l’humour noir. Il arrivera soudainement, en même temps que le début de la mise en scène de la bestialité. En quelque sorte, l’humour noir est soit poussé à la liberté, soit trop passif à cause du texte.

Une vraie signature

Avant de parler de la forme dans sa globalité, il est nécessaire de noter l’horrible idée de faire les transitions par un écran noir. Même des cartons titrant les segments auraient été plus agréables. Sinon, dans le découpage, une idée revient à plusieurs reprises. Il fallait bien combler les bêtises commises dans la mise en scène… A partir de là, Damian Szifron choisit deux points de vue : l’immersion ou la surprise. L’immersion trouve son utilisation dans les situations les plus incertaines, dans les instants les plus révélateurs et dans les moments les plus dramatiques. Ici, le réalisateur privilégie les plans rapprochés, voire quelques gros plans. D’un autre côté, la surprise est bien plus vaste. Il s’agit d’un effet de surprise pour le spectateur, ou une surprise de bouleversement pour des personnages. Ici, le réalisateur privilégie les plans moyens et les plans larges. Sans s’étaler davantage sur le découpage, le montage se rythme au terme de situations physiques (que ce soit des attitudes d’acteurs, des perturbations via des objets, un enchainement entre une révélation et une fuite, …). Damian Szifron portera les visages et les corps à des regards multiples, ou alors les fera sortir par ses cadrages. Souvent, les mouvements de caméra justifient une situation, et ainsi l’absurdité dans l’humour noir. Le film possède une vraie signature formelle, et ça fait du bien à voir.

Surtout quand on se rend compte l’absence de réflexion sur l’esthétique ; trop banale, trop classique pour apporter quelque chose à la mise en scène (ils vont de pairs, cela dit). Peut-être que cette absence est due à la volonté d’être aussi tendre que méchant envers ses personnages. En étant malsain avec ses personnages, le film propose notamment de prendre leur parti (cela rappelle la première séquence de LE CRIME ETAIT PRESQUE PARFAIT d’Alfred Hitchcock). Epargnant de justesse la vulgarité au profit d’un humour noir soigné (qui pourrait déborder très vite), le film déroule des portraits incisifs et démesurés. Inégal, même dans son propos au trait bien grossi.

2.5 / 5