Tom à la ferme

Écrit et Réalisé par Xavier Dolan. Avec Xavier Dolan, Pierre-Yves Cardinal, Lise Roy, Evelyne Brochu. Durée 100 minutes. Sortie française le 16 Avril 2014.

<< Un jeune publicitaire voyage jusqu’au fin fond de la campagne pour des funérailles et constate que personne n’y connaît son nom ni la nature de sa relation avec le défunt. Lorsque le frère aîné de celui-ci lui impose un jeu de rôles malsain visant à protéger sa mère et l’honneur de leur famille, une relation toxique s’amorce bientôt pour ne s’arrêter que lorsque la vérité éclatera enfin, quelles qu’en soient les conséquences. >>

C’est en ayant vu que Laurence Anyways que je me suis porté vers Tom à la ferme. Le premier cité m’a claqué, comme si un jeune cinéaste venait de comprendre ce dont le cinéma a besoin. Des oeuvres aussi personnelles qu’engagées, des films aussi hétérogènes que peu coûteux, des scénarios aussi imprévisibles qu’avec des entre-lignes cachés. Avec Tom à la ferme, Xavier Dolan passe au cinéma de genre. Nous sommes alors bien loin des propositions faites avec Laurence Anyways. Et également loin des promesses tenues. Comme le reflet d’un cinéma actuel presque dépassé.

Un grand film a été fait, et maintenant Xavier Dolan nous livre un film plus mineur dans sa filmographie. On peut se demander si ce n’est qu’une transition avant Mommy, sélectionné en compétition à Cannes 2014. Qui vivra, verra. Mais ce n’est pas le cinéma de Dolan qui s’applique au cinéma de genre. C’est le cinéma de genre qui vient prendre possession du cinéma de Xavier Dolan. La direction prise est presque étonnante. Même si on retrouve quelques touches du jeune cinéaste dans le film.

Tom à la ferme est un thriller psychologique, composé distinctement (et non explicitement) de deux parties. Même si le passage de l’une à l’autre est fortement bien faite, il y a un manque dans ce film. Xavier Dolan avait une certaine hystérie dans Laurence Anyways, que l’on ne retrouve pas ici. C’est surement ce qui manque à sa mise en scène. La violence ne vient pas se greffer à une énergie que l’on recherche tant pendant une heure et quarente minutes. On se croirait plutôt à l’intérieur d’une douce chorégraphie, où le calme arrive avant la tempête. Sauf que cette tempête ne surgit jamais, elle reste coincée dans l’esprit des personnages.

Du coup, Xavier Dolan ne peut jamais créer plusieurs esthétiques différentes. Que ce soit dans son récit ou sa mise en scène, il est toujours sur la même longueur d’ondes. Alors que, dans Laurence Anyways, Xavier Dolan en résultait de plusieurs esthétiques pour implanter plusieurs émotions, sensations et détails importants. Ici, chaque personnage est confronté à la même esthétique. On peut noter le flou systématique qui s’empare des contours des personnages, à chaque fois que des personnages sont ensemble dans le cadre. On ne retrouve pas tellement les possibilités esthétiques de Xavier Dolan. Mais on y trouve une intéressante connexion entre les personnages.

Même le cadre se retrouve uniformisé dans le film. Il y a clairement deux chemins pris avec le cadre. Dès que les scènes sont en extérieur, Xavier Dolan ne se focalise pas sur ses personnages. L’accent est donné sur l’espace. C’est lieu qui engendre le comportement de la caméra. De plus, dès que les scènes sont en intérieur, Xavier Dolan se focalise enfin sur ses personnages. Le décor est toujours le même, alors la tension du thriller psychologique se joue via le cadre et les attitudes des personnages. Et même si l’espace est favorisé dans les scènes extérieures, la fusion se fait trop tardivement avec les personnages. On pourra notamment signaler la mauvaise relation avec la temporalité, trop aléatoire à plusieurs moments du film.

Ensuite, le cadre nous montre également autre chose. Quand bien même l’esthétique est aussi uniforme, les personnages sont comme isolés dans cet enfer. Malgré leurs rapprochements constants dans les séquences, les personnages semblent se sentir bien seuls. Un paradoxe est créé entre la mise en scène (les connexions physiques multiples entre les personnages) et le récit (le sentiment d’isolement, d’être à l’écart des autres). Ce décalage permanent influe évidemment sur les mouvements de caméra. Souvenons nous du très léger travelling avant dans le champ : le chasseur arrivera pourtant d’un autre côté, que celui dont la proie nous avez initié. Dans le film, le cadre nous permet toujours d’aller à l’encontre de ce qui est annoncé. On se demandera si Xavier Dolan ne s’est pas mis en scène par rapport à cet effet d’isolement…

Le décalage se joue également sur le son. La bande sonore est impeccable, puisque elle ne joue pas un très grand rôle dans le film. Maintenant, on sait tous que Xavier Dolan préfère s’amuser sur la bande originale. Insérer des musiques à gogo dans ses films, parmi tout ce qu’il aime. Dans Laurence Anyways, la bande originale ne posait aucun problème. Bien au contraire : caractérisation d’une sensation, d’une tension ou d’une émotion. Comme si elle était la traduction musicale d’un conte tragique, qui connait ses instants enthousiastes et sombres. Mais avec Tom à la ferme, Xavier Dolan joue la mauvaise carte des bandes originales. La musique vient appuyer les actions, jusqu’à même parfois les créer. Or, ce n’est pas le rôle auquel il nous a habitué dans son précédent film. La musique influe même trop sur l’ambiance du film.

Quel dommage quand on voit l’ambiance créée. Malgré une esthétique toujours sur la même longueur d’onde, Xavier Dolan arrive à pointer deux ambiances différentes. Attention, le jeune cinéaste n’hésite jamais sur quelle ambiance surfer. Au contraire, il fait le mélange des deux, pour mieux tromper le spectateur. Comme pour mieux l’encrer dans le paradoxe, dont j’ai parlé précédemment. Xavier Dolan, par sa violence et sa retenue psychologique, est souvent dans le malsain. Le niveau de gore n’est pas atteint exactement, mais il y a une évidente recherche de mettre mal à l’aise. A côté de ceci, Xavier Dolan joue de l’espace et de l’esprit de ses personnages, pour mieux porter une ambiguïté. Toute les questions (dans le récit) portées sur l’amour, le jeune cinéaste les affrontera via la peur (de l’affirmation, de la passion, …) et l’excitation (de la passion, de la loyauté, …) : tout se ramène pourtant à un sentiment de perdition (retour à l’isolement).

3.5 / 5