[interview] Aly Muritiba

Lors du 35ème Festival International du Film d’Amiens (13 au 21 novembre 2015) nous avons pu rencontrer le réalisateur brésilien Aly Muritiba. En effet, il présentait son long-métrage « Para Minha Amada Morta », en compétition.

Onlike : Lors de votre dernière venue à Amiens, c’était pour le documentaire « A GENTE ». Pourquoi être passé du documentaire à la fiction ?

Aly Muritiba : Je n’ai pas vraiment changé, je fais du documentaire et de la fiction depuis que j’ai commencé à faire du cinéma. Pour ce film là (ndlr : « Para Minha Amada Morta ») j’ai choisi la fiction mais il est possible que dans l’avenir je fasse d’autres documentaires.

Onlike : Il y a justement dans « PARA MINHA AMADA MORTA » des instants qui frôlent le documentaire, avec les flashbacks ou l’utilisation de la vidéo.

Aly Muritiba : Le film est une fiction du début jusqu’à la fin, mais il y a quelques fois des images amatrices qui peuvent faire penser à du documentaire.

Onlike : Dans « A GENTE », il y avait évidemment l’idée de l’emprisonnement. Elle revient dans « PARA MINHA AMADA MORTA » mais il s’agit davantage d’un emprisonnement psychologique. Comment avez-vous abordé ce passage de l’emprisonnement physique à celui psychologique ?

Aly Muritiba : (rires) J’ai déjà une trilogie qui montre l’emprisonnement physique de la prison, du milieu carcéral. Dans le cas de « Para Minha Amada Morta », le personnage est dans une prison obsessive : une obsession de la femme parfaite. Le corps du comédien, et donc du personnage, est sa propre prison car il n’arrive pas à exprimer ses émotions.

Onlike : Justement, par rapport à « A GENTE », ce n’est plus le geôlier qui accueille le coupable dans le milieu carcéral. Mais c’est le geôlier qui s’incruste dans la demeure du coupable, en créant la prison dans cette propriété. De plus, c’est ce geôlier qui retrouve la liberté mais pas le coupable.

Aly Muritiba : Je reste dans l’univers de la prison, par le fait que le protagoniste va lui-même aller chercher le coupable. Celui-ci est également emprisonné par son passé avec la femme, notamment par son incompréhension du fait qu’il ne la voit plus. Quand il finit par découvrir la raison, il est en quelque sorte libéré également, grâce à la photographie.

01

Onlike : Avec cette photographie, le coupable demande à sa fille aînée d’entrer dans la maison afin de s’isoler à l’extérieur. Il reste seul pour comprendre ce qu’il se passe. Avec cette vérité qui lui arrive enfin, c’est l’emprisonnement qui se manifeste plus fortement dans une tension personnelle.

Aly Muritiba : Ca reste une option de voir le film de cette manière. C’est surtout parce que la caméra n’a pas suivi le coupable pendant le film, elle n’a pas suivi son point de vue. Mais, probablement qu’il se libère de cette souffrance pour continuer sa vie après avoir dissipé l’incompréhension.

Onlike : Comme la caméra ne le suit pas, ce personnage est presque en retrait tel un personnage secondaire. Ce qui rend son côté mystérieux plus intéressant, et aussi passionnant que le protagoniste.

Aly Muritiba : En fait, en tant que spectateurs, on connait uniquement les mêmes éléments que le protagoniste. Le coupable est alors autant mystérieux pour nous qu’il l’est pour le protagoniste.

Onlike : A partir du moment où ces deux personnages masculins sont réunis, le cadre ne suit qu’un effet de suppositions. La caméra entraine le spectateur vers une idée, mais la mise en scène la rompt.

Aly Muritiba : Le film est conçu pour que le spectateur croit que le protagoniste soit violent à un moment, alors qu’il ne l’est pas du tout. Il trouvera sa libération d’une autre manière : par l’amour. L’intention était de ne pas laisser le spectateur dans un confort.

Onlike : D’où le jeu sur la temporalité, avec toutes ces attentes qui mettent mal à l’aise et qui seront rompues.

Aly Muritiba : L’idée était de faire espérer au spectateur que quelque chose de mal allait arriver, puis de le frustrer. La violence n’est pas la réponse : il est donc intéressant de faire désirer cette violence au spectateur, pour qu’il se rende compte à la fin que ce n’est pas la voie à prendre.

Onlike : Déjà présent dans « A GENTE », est-ce que ce jeu sur la temporalité et l’attente va devenir récurrent dans vos œuvres ?

Aly Muritiba : L’attention du spectateur au cinéma peut être saisie de deux manières : la première lorsque les scènes se passent très vite et que le spectateur devienne impatient de découvrir la suite. D’un autre côté, ce que je préfère, c’est de laisser les scènes se dérouler lentement pour justement apporter une confusion chez le spectateur.

Onlike : Il y a aussi un travail sur l’esthétique qui joue sur plusieurs ambiances : le thriller, le mélodrame et quelques emprunts à l’horreur. Est-ce un mélange volontaire ?

Aly Muritiba :: C’est tout à fait volontaire, il y avait le désir de faire un thriller, mais pas à la manière américaine où tout est rapidement effectué. Mais plutôt d’une manière européenne, voire roumaine, en laissant les scènes s’écouler lentement : ceci pour créer un autre sentiment de thriller, une autre façon de ressentir le thriller.

Onlike : Quel rapport avez-vous au son dans ce mélange des ambiances ?

Aly Muritiba : (rires) C’est difficile, parce que la réponse est longue. En général, le son du film suit ceux des objets qui entourent les personnages, qu’ils provoquent eux-mêmes. Mais des fois, justement pour accentuer cette ambiance de thriller, j’utilise des sons différents comme des musiques. Je pense que la tension est créée soit par les sons qui entourent les personnage, soit sans effets particuliers, ou soit par des sons arrangés.

Onlike : Bien que je n’aime pas comparer des auteurs distincts, comme vous êtes brésilien, j’ai pensé au film « LES BRUITS DE RECIFE » de Kleber Mendonca Filho, qui utilise aussi ce mélange des genres pour l’ambiance et a ce même travail au son.

Aly Muritiba : Je suis content de cette association entre les deux films, parce que celui de Kleber Mendonca Filho est très important pour le cinéma brésilien. Je trouve que le travail sonore dans « Les bruits de Recife » est très bien fait.

Onlike : J’ai pu remarquer que vous présentiez un projet de long-métrage au Fonds d’Aide du Développement du Scénario (ndlr : organisé par le Festival du Film d’Amiens).

Aly Muritiba : Oui, « Barbe trempée de sang » présente l’histoire d’un personnage qui cherche ce qui s’est passé avec son grand-père. Il retourne donc dans une autre ville, et au lieu de trouver la vérité sur l’histoire il trouve la guerre.

Onlike : Il y aurait à nouveau un rapport avec le passé qui hante le présent, et une quête personnelle dans un autre lieu ?

Aly Muritiba : J’ai l’impression de faire toujours le même film. (rires) Mais oui, c’est cela.

Onlike : Je vous remercie pour le temps accordé (à Aly Muritiba), je vous remercie pour la traduction (à la charmante interprète). Je souhaite de belles choses pour le film et une belle carrière.

Interview réalisée le Jeudi 19 Novembre, lors du 35ème Festival International du Film d’Amiens.

À lire aussi ⬇️

Devenez contributeurs/rices. 👊

Rejoignez un magazine libre et respecté. Depuis 2004, Onlike recense pas moins de 46 contributeurs indépendants dans ses colonnes, comme Kynerion et son article du moment Opération Tonnerre (1965).

en savoir plus
NEXT ⬇️ show must go on