Le voyage au Groenland

Il y a quelques mois, nous vous parlions de MARIE ET LES NAUFRAGÉS avec Vimala Pons notamment, qui était déjà d’un humour différent de 2 AUTOMNES 3 HIVERS. Avec LE VOYAGE AU GROENLAND, Sébastien Betbeder explore encore un autre humour, même différent du court-métrage INUPILUK dont il est la suite. C’est toute la force du cinéaste : pouvoir conserver le même impact sur ses personnages mais à travers des humours divers. Il laisse de côté la dimension décalée, presque burlesque, de 2 AUTOMNES 3 HIVERS pour aller de plus en plus vers un humour plus tendre et instinctif.

Il ne s’agit plus de trouver de la folie dans des attitudes ou des événements extérieurs, LE VOYAGE AU GROENLAND explore une forme de dérision voire même d’auto-dérision. Dans une mise en scène et un jeu plus spontanés, le long-métrage trouve son harmonie et permet de développer davantage des personnages qu’une véritable intrigue. Le film ne raconte et ne démontre pas grand chose, mais il le montre avec classe et honnêteté. On y trouve des éléments qui font les meilleurs films britanniques : des moments intimes et anecdotiques, qui révèlent bien plus de choses sur les personnages, que des moments construits et réécrits maintes fois. Parce que l’essentiel de l’humour a été montré dans INUPILUK, alors LE VOYAGE AU GROENLAND n’a pas besoin d’être une pâle copie. Ainsi, le film se contente d’explorer un voyage intime, et c’est déjà beaucoup.

Toutefois, il y a un grand point commun : Sébastien Betbeder est bienveillant envers ses personnages. Jamais dans l’outrance des bouleversements, jamais dans la simplicité caricaturale, il les accompagne avec sa caméra comme une tête qui se pose tranquillement sur une épaule. A la fois doux et rempli de sincérité. Cela peut paraître anecdotique pour certains, mais évoquer Jean Rouch dans une réplique crée un lien : l’approche amicale et humaniste de Jean Rouch se fait ressentir ici dans la fiction. Parce que même dans la délocalisation des situations, LE VOYAGE AU GROENLAND reste une invitation amicale dans un lieu sublime.

INUPILUK était si drôle parce qu’il y avait quelque chose d’anachronique dans la rencontre, un certain nonsens dans le fonctionnement de ce double duo. Ici, la délocalisation est le fruit même de la renaissance intime : s’éloigner d’un bazar étouffant (on apprécie fortement ces deux scènes concernant les déclarations assedic) pour se retrouver et ré-apprendre une forme de sociologie. Ce petit village de Kullorsuaq est une ode à la fraternité (un film qui fait du bien en ces temps étranges) et surtout un apport d’un brin de magie : dans ces plans rapprochés pour les confidences et les émotions, puis les plans plus larges pour le relâchement, c’est de la chaleur dans le froid des espaces.

La chaleur vient à la fois des personnages secondaires, les habitants du village, et du paysage. Que ce soit un jogging en plan large, une sorte de dispute sarcastique dans la chambre double ou une scène mémorable dans le supermarché local, les deux Thomas révèlent quelque chose qu’il n’y avait pas dans INUPILUK : il se crée une forme de bromance qui s’attache à la bienveillance sociologique de la délocalisation. La renaissance passe automatiquement par les deux protagonistes, qui s’intègrent aussitôt au décor (être en marge serait caricatural) et suivent le ton et l’ambiance.

LE VOYAGE AU GROENLAND de Sébastien Betbeder.
Avec Thomas Blanchard, Thomas Scimeca, François Chattot, Ole Eliassen, Adam Eskildsen.
France / 90 minutes / 30 Novembre 2016.

4 / 5