Une famille sur le ring

Le biopic est un concept très mystérieux, désirant mettre sur grand écran une célébrité dont l’histoire est bien plus fascinante en dehors de l’écran, désirant également raconter un récit intime alors que la temporalité cinématographique ne permet pas de tout dire / montrer. Alors, il y a trois écoles dans le biopic. La première se consacre bêtement à retracer toute la vie d’une célébrité ou d’une personnalité reconnue pour une histoire impressionnante. La deuxième école a compris les difficultés du concept biopic, et se concentre sur les semi-biopic : ces films qui ne racontent qu’un seul moment de la vie d’une personnalité. Puis, il y a la troisième école, ceux qui prennent de la liberté dans la vie réelle de la personnalité, ceux qui adaptent une vie comme ils adapteraient librement un roman ou une pièce de théâtre. Cette troisième école n’est pas incohérente avec la deuxième, et se rencontrent souvent. Comme le fait Stephen Merchant avec UNE FAMILLE SUR LE RING. Il faut savoir que la lutteuse Paige a déjà été le sujet d’un documentaire britannique sur la chaîne télévisée Channel 4. Le film de Stephen Merchant est donc une adaptation fictive de ce documentaire, tout en racontant une période déterminée de la vie de la lutteuse.

Bien que les fans de lutte pourront apprécier le film, UNE FAMILLE SUR LE RING n’est pas vraiment un film sur la lutte. Il pourra donc également plaire à ceux qui n’en sont pas fans. Stephen Merchant ne se focalise pas sur le sport, il le traite comme le lien qui connecte tous les personnages, comme un fil rouge pour développer son récit. Le film développe surtout une histoire personnelle, dans laquelle Stephen Merchant embrasse plusieurs tons : la rivalité entre frère et sœur, la tragédie sociale d’une famille anglaise, la comédie d’un personnage qui n’est pas à son aise, la fresque de l’outsider, et le rêve américain. Le film est le mélange de tout cela pour garder le même regard envers la protagoniste et ses aventures : celui du grand cœur. En démarrant son film à Norwich dans un quartier appauvri (et parfois même se moquant de sa réputation, en allant même jusqu’à détourner sa prononciation lors d’une réplique), Stephen Merchant place aussitôt son film dans le drame social et dans la comédie acerbe. Exactement là où une jeune femme des espaces abîmés Norwich se retrouve dans les espaces lumineux et luxueux de Floride, pour parler de sa relation avec sa famille, avec les autres femmes et avec sa passion. Et rien d’autre. Évidemment un message fort, où les femmes travaillent ensemble pour façonner elles-mêmes leur image.

Les espaces sont très importants dans la mise en scène de Stephen Merchant. Bien que le film suit une chronologie et une narration très classique dans le type « outsider qui devient gagnante », les espaces n’ont rien d’un traitement purement géographique. La plupart des espaces permettent à la mise en scène d’inclure les protagonistes dans la masse des figurant-e-s qui représentent la « masse populaire ». Chaque espace fait office d’image publique, d’où la manière de Stephen Merchant d’ouvrir le cadre dans des plans larges, offrant donc les espaces aux personnages afin qu’ils s’en emparent et s’y sentent à l’aise. Mais lorsque les cadres se resserrent, le film peut prendre deux virages : celui de l’émotion intime (évidemment) ou celui du drame (où l’obstacle du rejet s’abat sur les protagonistes). UNE FAMILLE SUR LE RING est une fable bienveillante et humaine, qui sait ironiser sur le principe d’intégration, en éliminant le prétendu gouffre qui sépare ces personnes laissées pour compte et un monde du spectacle (et du sport). Grâce au montage, le cinéaste crée toujours un écho des espaces de rêve, directement dans les espaces où loge la famille à Norwich. De cette manière, les espaces se connectent et se répondent entre eux. Il y a les espaces qui paraissent trop grands, il y a les échappes qui semblent s’échapper, mais il y a les espaces prêts à être conquis, les espaces intimes qui représentent une force individuelle.

Grâce au cadre sensible aux différents et multiples regards (vers la télévision, entre les personnages, vers une salle comble, vers le ring, vers l’horizon, vers le vide, etc…), Stephen Merchant nourrit les espaces de plusieurs idées : le manque, la solitude, la transmission, le rapport à l’autre, etc… Et même si la première partie du film est plus intéressante que la seconde partie, le cinéaste tend tout du long à casser les stéréotypes et à s’en amuser. Ainsi, il peut développer correctement ce récit davantage terre-à-terre que bigger-than-life. Bien que l’écriture est assez bancale, c’est bien le casting qui permet au film de donner cette couleur intime et humaine au récit. Chaque espace est conquis par la transformation incroyable de Florence Pugh (retenez bien ce nom, révélée avec THE YOUNG LADY et MARCELLA), par l’ampleur et la douceur des performances de Nick Frost et Lena Headey, puis par la sensibilité rageuse de celle de Jack Lowden. Dwayne Johnson et Vince Vaughn arrivent toujours à s’emparer des espaces, mais ceux-ci restent caractérisés par cette manière de faire ressortir l’identité intime dans une passion qui dépasse les frontières.


UNE FAMILLE SUR LE RING (Fighting with my family)
Écrit et Réalisé par Stephen Merchant
Avec Nick Frost, Lena Headey, Florence Pugh, Jack Lowden, Vince Vaughn, Dwayne Johnson, Olivia Bernstone, Leah Harvey
Royaume-Uni, États-Unis
1h49
26 Juin 2019

3.5 / 5
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