LES ARCS FILM FESTIVAL 2019 – Section Hauteur
Premier long-métrage de fiction pour Nadège Trebal, après un long-métrage documentaire, où elle incarne également un rôle. Dans cette première fiction, l’actrice/scénariste/cinéaste raconte l’histoire d’un couple dont la situation financière devient compliquée. Nadège Trebal incarne Maroussia, et Arieh Worthalter incarne Frank, et celui-ci vient de perdre son travail clandestin. En pensant que cette tragédie peut remettre en cause son couple, Frank décide de partir ailleurs pour trouver du travail. Son objectif est de revenir au foyer avec douze mille euros, accord trouvé avec Maroussia. Pour construire ce mélodrame (donc pour resolidifier la romance), la cinéaste s’en écarte pour se concentrer sur l’aventure de Frank dans l’ailleurs. Un point de vue très intéressant, car son aventure ne prend pas la tournure prévue, et se transforme en une sorte d’odyssée du prolétariat. Frank va donc d’espaces en espaces, toujours de plus en plus dans l’autonomie roublarde pour gagner de l’argent.
DOUZE MILLE se révèle très rapidement sympathique, car le cadre n’a de cesse de montrer une distance entre Frank et le monde du travail qui l’entoure. Frank essaie pourtant de l’intégrer comme il le peut, mais il finit toujours par s’opposer à son contrôle. En rejetant l’absorption dans le monde qui l’entoure, Frank fait preuve d’une vraie fougue animale, dans une présence très intense dans le cadre et vis-à-vis des personnages secondaires. Le film vaut surtout pour la performance d’Arieh Worthalter, car l’oeuvre se révèle également très inégale (sans perdre de sa sympathie). Autant les personnages sont fascinants à regarder et à suivre, autant le film est rempli de maladresses et de malaises. Il y a quelque chose de beau dans les visages et les corps qui s’exposent, mais il y a aussi quelque chose de risible dans l’écriture et dans le rythme. L’écriture est tellement concentrée sur l’étrangeté de ses personnages, qu’elle enferme son regard dans le côté mystérieux de leurs personnalités, quitte à rendre l’aventure tel un hasard errant, en confondant l’instinct et l’éphémère.
Pourtant, le cadre offre de très beaux moments esthétiques. Même si le film est beaucoup dans l’observation brute de ses personnages, il y a de vraie partis pris dans certains regards en gros plans captant une sensation soudaine. Dans son observation, Nadège Trebal mélange le regard large sur les corps et le regard serré sur la parole, permettant de saisir les variations dans le comportement de Frank. Toutefois, le ton est parfois maladroit, car DOUZE MILLE est souvent trop léger mais a pourtant de belles intentions de film noir et de mélodrame sensuel. Parce qu’il y a à la fois de la sensualité, du malaise (ces scènes de danses qui sortent de nulle part, sans réelle poésie et assez ridicules) et de la virulence dans la mise en scène, les différents tons montrent que Frank est constamment en pleine suspension, sans jamais savoir exactement où il va. En résulte que l’on ne comprend pas bien où le film compte aller non plus, que ce soit dans la romance ou le propos politique.
DOUZE MILLE ; Écrit et Dirigé par Nadège Trebal ; Avec Arieh Worthalter, Liv Henneguier, Nadège Trebal, Françoise Lebrun, Théo Cholbi ; France ; 1 h50 ; Distribué par Shellac ; en VOD le 15 Avril 2020