Vaurien, de Peter Dourountzis

Titre évocateur mais surtout à double-sens pour le premier long-métrage de Peter Dourountzis. Son protagoniste Djé est de retour en ville, sans argent, ne pouvant utiliser que son charme angélique. Il cherche alors toute opportunité lui permettant de s’abriter pour dormir, de travailler pour gagner un peu d’argent, de rencontrer pour aimer. Sauf que Djé cache un autre visage, plus monstrueux. VAURIEN prend alors son point de vue, accompagnent ses mouvements pour remarquer la différence de sécurité entre les hommes et les femmes. Sauf que le cinéaste ne prend pas le parti de montrer la violence, il la laisse dans le hors-champ. De la même manière que Djé arrive toujours à se dissimuler et à jouer les caméléons, le récit et le montage choisissent la suggestion (dans les ellipses et le hors-champ) pour que la violence soit cachée aux yeux des spectateurs. Une manière de jouer sur l’ambiguïté du protagoniste, mais également de placer ces violences dans notre subconscient, dans notre imaginaire : parce que même si les récits de violence sont clairement identifiés, ils restent de l’ordre de l’invisible comme lorsque qu’une victime raconte son expérience dans la réalité.

Prendre un tel personnage comme mouvement principal du récit est osé, surtout qu’il permet par son point de vue interne de témoigner d’une violence constante. Alors qu’elle est souvent racontée, elle prend ici la forme d’un visage. Il y a donc une interaction directe avec la violence, que ce soit avec le cadre ou avec nous spectateurs. Même si VAURIEN ne nous met pas dans la peau du monstre qu’il est, la conversion de ses regards en contre-champ d’image est largement suffisante pour saisir un malaise. Mais ses yeux ne sont pas que la projection d’une violence, parce que Djé est rarement seul. Il est très souvent accompagné, grâce à des rencontres qu’il fait par le plus grand des hasards. Avec toutes les rencontres qu’il fait, Djé se fait aussi le témoin d’un chaos social général. Encore plus avec cet espace qu’il va habiter pendant un temps, avec toutes ces personnes (on ne révèle évidemment rien). C’est là toute la force du long-métrage : Peter Dourountzis réussit à créer la double sensation de faire l’expérience d’une cruauté sociale et de faire l’expérience d’une violence monstrueuse. Tout cela part du même mouvement, celui où Djé déambule dans les rues de la ville, sans nécessairement chercher à faire des rencontres, mais il en profite souvent pour manger, dormir ou même aimer. Une déambulation curieuse, qui par le mouvement permanent de Djé, incruste de nouveaux éléments ou de nouveaux corps dans le cadre. C’est ainsi que, grâce au mouvement de Djé, VAURIEN nous donne à voir une misère à plusieurs facettes.

C’est donc une ambiance entre film social et film d’horreur qui s’installe. Mais cette ambivalence du regard ne se distingue pas dans la mise en scène, parce que Peter Dourountzis tient à rester dans l’ambiguïté, seulement en dévoilant la vérité progressivement. L’univers du film est plutôt froid, avec une photographie très réaliste, qui cherche à s’intégrer au quotidien comme pour alerter le regard d’un basculement possible. Tel ce plan sur une grande pancarte, qui prévient les femmes de faire attention la nuit en rentrant chez elles, en évitant les rues et coins sombres. Un univers anxiogène mais qui garde ce regard à moitié angélique et démon, possible grâce à la performance plein de nuances de Pierre Deladonchamps. La rue source de misère et de fuite, entre obscurité dangereuse et réalisme joyeux, qui est le terrain principal de ce personnage pivot qu’est Djé. Pourquoi pivot ? Parce que le protagoniste est le point central qui, par ses déambulations et son impossibilité d’être fixé à un espace (parce qu’un monstre bouge toujours pour rester cacher), permet au cadre de saisir tout ce qui se déroule autour. Un personnage pivot à l’origine de l’horreur qui surgit dans le film social qui se construit autour de lui. Cependant, il est dommage que la mise en scène ne trouve pas toute l’énergie que tous ces personnages secondaires semblent avoir pour leur mode de vie. À force de voir tout cet univers par le prisme des déambulations de Djé, le rythme de la mise en scène se repose entièrement sur sa dualité ange/démon, et devient petit à petit qu’une succession de réactions aux attitudes du protagoniste. Pourtant, on retiendra surtout de VAURIEN cette aisance de passer du film social à l’horreur, telle la variation avec laquelle l’univers imprévisible peut se transformer.


VAURIEN ; Écrit et Dirigé par Peter Dourountzis ; Avec Pierre Deladonchamps, Ophélie Bau, Sebastien Houbani, Candide Sanchez, Kashink, Marie Colomb, Pascal Elso, Donel Jacksman ; France ; 1h36 ; Distribué par Rezo Films ; Sortie le 9 Juin 2021

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