Une montre. Un poulet. Un pull. Autant d’éléments du quotidien qui sont pourtant au centre de la mise en scène et du récit de THE FATHER. Bien plus la montre que tout autre élément, d’ailleurs. Parce que même si le poulet disparaît puis réapparaît, ou que le pull est compliqué à enfiler tout seul, la montre est une grande métaphore de la désorientation. Et pas seulement physique, mais évidemment et également temporelle. Elle est le temps passé, le temps qui passe, le temps perdu, le temps à venir pour Anthony, cet ingénieur retraité qui n’est plus vraiment autonome. Même si son caractère refuse de l’admettre, la montre est toujours là pour rappeler qu’il perd un peu la tête, que la confusion règne aussi bien dans le temps que dans l’espace. Alors qu’il a 80 ans et qu’il plonge de plus en plus dans la démence, le protagoniste (le père du titre) refuse toute assistance et se met à douter ce tout ce qui l’entoure (aussi bien tout ce qui est matériel, que les paroles). Le long-métrage de Florian Zeller, adapté de la pièce éponyme, parle de la souffrance de la vieillesse, de l’importance de rester connecté à des gens, de comment cet état affecte également un entourage. Il n’est pas évident de mettre des mots et d’expliquer concrètement la démence, c’est là que les images prennent tout leur sens.
Méthodiquement et de manière brute, THE FATHER est une expérience difficile parce que les émotions sont fortes. Les performances d’Anthony Hopkins et d’Olivia Colman n’y sont pas pour rien. Avec tout le charisme qu’on leur connaît, Florian Zeller ne cède pourtant jamais à un simple film de performances. Son cadre accompagne les attitudes et les expressions de visages des personnages. En suivant les mouvements de chacun, la caméra veut une mise en scène libre, laissant les êtres s’exprimer et exposer toutes leurs émotions. Il n’y a aucun contrôle, aucune manipulation, mais plutôt un relâchement total. Comme si, en même temps que les personnages se livrent les uns aux autres, ce sont les émotions qui se livrent à nous spectateurs. Par de légers mouvements, le cadre fait la preuve d’une grande sensibilité à la condition qui enferme les personnages. Et ce en particulier dans la fragilité de chaque échange, dans la détresse de chaque déplacement, dans la férocité de la démence. Grâce à cela, THE FATHER se refuse constamment à plonger dans la confrontation. Malgré la démence du protagoniste, impliquant des invectives et des querelles avec les personnages qui l’entourent, le cadre ne se résout jamais à montrer un quelconque conflit.
Au contraire, en se décalant de l’étude mentale, le film préfère rejoindre les corps dans la recherche d’informations et dans la gestion d’un brouillard total. La mise en scène ne veut pas d’une électricité dans les échanges, elle s’aventure dans la confusion pour retranscrire le vertige d’un élément qui ne fait aucun sens. Ainsi, nous sommes pas spectateurs de la démence comme les personnages secondaires, mais nous la vivons pleinement aux côtés du protagoniste. Il y a même cette façon de refuser les temps morts, toutefois sans en faire un film décousu. Chaque doute, chaque bouleversement, chaque confusion qui s’ajoute sont reliés par les mouvements d’Anthony Hopkins et le cadre qui s’accroche à son vertige. En refusant les temps morts, Florian Zeller met en place des ruptures de tons et d’émotions en permanence, naviguant sur des remous qui ne cessent de se déployer. Ces ruptures peuvent prendre n’importe quelle forme : un visage différent, une transformation de l’espace de vie, un trou narratif, etc. D’où l’importance que tout soit en huis-clos. Par nécessairement parce que le film est adapté d’une pièce de théâtre (et respecte l’unité de lieu), mais parce que cet appartement est un espace aussi labyrinthique et abstrait que l’espace mental du protagoniste. La confusion est présentée comme quelque chose qui se renouvelle sans cesse, qui passe d’un brouillard à un autre, tout comme l’espace du huis-clos.
L’image créée est alors la projection d’un état mental, le point de vue de la fiction devient la perception même du protagoniste. En occupant tout l’espace, en suivant les impacts de telle parole sur celui-ci, le cadre ne laisse rien à la théorie et donne tout à l’expérience physique d’une situation mentale. THE FATHER montre par conséquent une déformation de l’espace, une déformation d’une supposée réalité. L’image crée une unité atmosphérique, mais au sein de laquelle le ton change, pour constituer une fusion entre le rêve et le traumatisme. L’appartement est un personnage à part entière, entre des pulsions instables, chaotiques et même joviales, enjouées. Le huis-clos est à la fois ce qui assure la férocité, l’assurance du protagoniste, mais ce qui entraîne aussi ses troubles et traumatismes. Ce n’est jamais une transformation de l’espace au préalable qui crée des images, mais bien le cadre (et sa portée mentale pour les personnages) qui permet de transformer l’espace et de l’appréhender différemment.
Chaque recoin de l’appartement prend une signification et une importance différente selon une émotion, selon un échange à un instant donné. C’est ce qui permet au montage de brouiller les pistes : le cadre comme les personnages se perdent dans cet espace, et se perdent aussi dans les fluctuations des émotions. Le protagoniste déclare même, avec grande tristesse, qu’il perd les branches, le vent et la pluie (« losing the branches, the wind and the rain »), comme un arbre qui perd ce qui le constitue. L’esprit du protagoniste et l’espace dans lequel il vit deviennent des cendres, où le parent est devenu un enfant (référence à sa fille qui s’occupe de lui). Le cadre dépouille la frontière entre réalité et fiction, entre rêve et traumatisme, pour rendre la fracture encore plus émouvante. THE FATHER est le décalage des images mentales avec leur représentation physique, pour faire de l’espace le moteur et le labyrinthe des émotions.
THE FATHER ; Réalisé par Florian Zeller ; Scénario de Christopher Hampton, Florian Zeller ; Avec Anthony Hopkins, Olivia Colman, Rufus Sewell, Imogen Poots, Mark Gatiss, Olivia Williams ; Royaume-Uni / France ; 1h37 ; Distribué par Orange Studio / UGC ; Sortie le 26 Mai 2021