Promising Young Woman, de Emerald Fennell

Une boîte de nuit, une musique entraînante, des néons qui propulsent des couleurs vives, et une caméra qui se focalise sur des hommes en train de se déhancher, avec le cadre en gros plan au niveau de la ceinture. Ces premières images sournoises avec un ralenti, qui font penser à un clip musical, révèleront quelques secondes après leur intention. Un plan large sur la pièce montre finalement des hommes fortement alcoolisés qui se dandine aléatoirement sur la piste de danse, en poussant quelques petits cris. S’en suit une discussion entre trois amis, accoudés au bar, dont la première parole que l’on entend n’est autre que « fuck her ». Dans un champ / contre-champ qui suit le regard de l’un d’entre eux, on découvre Carey Mulligan esseulée et assise sur un banc. La caméra et la parole montrent deux des hommes comme des prédateurs ayant repéré leur nouvelle proie. L’actrice incarne Cassandra, dont le passé l’a terriblement tourmenté, une serveuse ayant décroché de l’école de médecine et vivant toujours avec ses parents. Sous ses airs angéliques, la protagoniste se révèle être une justicière, prétendant être ivre en soirée pour attirer les hommes qui essaieront de profiter d’elle. PROMISING YOUNG WOMAN s’aventure donc sur le terrain du revenge movie, dans une approche de constat très acide sur les rapports entre hommes et femmes.

Pour cela, la cinéaste Emerald Fennell s’appuie sur un mélange de plusieurs tons. Il y a toute la dimension tragique qui compose l’histoire de Cassandra (ce qui la pousse à agir ainsi, ce qui détermine sa vie professionnelle et sentimentale), mais il y a également une symbolique de l’horreur. Dans le côté vengeance, la cinéaste n’hésite jamais à faire basculer son montage dans une ambiance plus radicale et électrisante. Dès le prologue (avant l’apparition du titre du film) où elle attire l’un des hommes accoudés au bar, qui la ramène chez lui pour profiter d’elle, il y a une scène où il l’allonge sur le lit. Alors que ses gestes sont de plus en plus déplacés avec une caméra qui alterne les angles de vue, il y a un moment où la protagoniste finit par regarder le cadre fixe en ouvrant grand ses yeux. On comprend rapidement la suite des événements, sans que le scénario n’ait besoin de les dévoiler. Tout le film est parsemé de ce type de moments, où l’ambiance bascule : nous sommes spectateurs impuissants d’une situation dérangeante, puis la protagoniste prend le contrôle où le rapport prédateur/proie change.

Il est question de symbolique de l’horreur uniquement, parce que Emerald Fennell ne cherche jamais à plonger son revenge movie dans une ambiance trop sombre, trop glauque. Elle préfère l’immersion dans la détresse et le malaise, peut-être pour éveiller un sentiment de révolte chez le spectateur. Surtout que le film n’est pas dénué d’ironie et de sarcasmes, qui parcourent la mise en scène. Il n’y a aucune volonté d’être sous la tension et la tragédie en permanence ; au contraire, PROMISING YOUNG WOMAN se révèle être plusieurs fois taquin envers ses personnages. L’idée est de construire le film en trois tempos : le premier est un sarcasme d’une adolescente vivant chez ses parents, le deuxième est une justicière redoutable, puis le troisième étant la romance qui naît avec un homme. L’ironie montre une protagoniste qui n’hésite jamais à se déguiser, à jouer sur les apparences, etc. Le soucis avec ces trois tempos est qu’Emerald Fennell ne jongle pas vraiment entre les trois, mais semble réaliser trois films en un. Il y a davantage de ruptures de genres, plutôt que de ruptures de tons. D’abord une sorte de satire sucrée, le film se dirige vers le pur drama, pour définitivement plonger dans le revenge movie ordinaire, tout en abandonnant à chaque fois les tons précédents. La photographie est très pimpante et allègre, voire flashy. Ce qui correspond avec l’intention d’avoir une douceur sous la surface de la vengeance. Afin d’éviter de ne voir Cassandra uniquement qu’en justicière féministe, la cinéaste lui construit une facette coquette et désinvolte.

Cependant, tout ceci n’est rapidement qu’un vernis, parce que le revenge movie s’impose avec force sur le sucré et sur le romance. D’où l’utilisation très appuyée d’une musique pop pour combler les manques de caractérisation esthétique. Petit à petit, PROMISING YOUNG WOMAN crée donc des portraits assez binaires, de personnages qui font face à Cassandra. Avant même qu’une scène ne commence, les personnages secondaires sont déjà condamnés au jugement de la mise en scène… Dans l’équilibre fragile entre déconstruction et reconstruction de la protagoniste, la narration en devient évidente, s’enfermant dans un listing de vengeances sous formes de petites scènes indépendantes. Hormis la complexité touchante du personnage d’Alfred Molina, il y a un manque cruel d’ambiguïté dans le rapport à la violence. Déjà que la mise en scène a du mal à l’assumer (sauf quand ça touche directement la protagoniste, avec un travelling avant sensationnaliste qui fait passer le besoin narratif avant l’expérience), le film navigue constamment dans une dualité entre la radicalité du propos et un trash exacerbé. C’est un avantage, dans sa première partie satirique et tragique, mais ça devient presque non pertinent lorsque le revenge movie prend le plein pouvoir. Au moins, sous cette violence pas toujours assumée, il y a une vision de l’espace très claire. Peu importe les lieux que Cassandra traverse ou ceux dans lesquels elle s’arrête, il y a la sensation que chacun d’entre eux est pervertit par le mal qu’elle combat. Comme si le côté sucré et pimpant de l’image est la révélation de ce qui est caché, au sein de ces espaces qui n’offrent que la violence et traumatisme.


PROMISING YOUNG WOMAN ; Écrit et Réalisé par Emerald Fennell ; Avec Carey Mulligan, Bo Burnham, Alison Brie, Clancy Brown, Adam Brody, Raymond Nicholson, Samuel Richardson, Jennifer Coolidge, Laverne Cox, Alfred Molina ; États-Unis / Royaume-Uni ; 1h53 ; Distribué par Universal ; Sortie le 26 Mai 2021

À lire aussi ⬇️

Devenez contributeurs/rices. 👊

Rejoignez un magazine libre et respecté. Depuis 2004, Onlike recense pas moins de 46 contributeurs indépendants dans ses colonnes,

en savoir plus
NEXT ⬇️ show must go on