200 Mètres, de Ameen Nayfeh

C’est l’histoire d’un mur. Celui qui sépare les membres d’une famille. Une mère et ses trois enfants vivent à quelques mètres du mur, en Israël. À 200 mètres de là, de l’autre côté du mur en Palestine, vit le père. Mustafa peut rendre visite à sa famille, mais ne peut pas y rester la nuit. Chaque jour, ils sont au téléphone ensemble. Et chaque jour, ils s’amusent à faire clignoter des lumières pour se saluer. La lumière, c’est aussi le symbole de la vie. Malgré la distance, ces ampoules qui s’illuminent sont les signes d’un battement de cœur : celui d’une famille qui continue à se transmettre de la tendresse par un moyen de perception. Activer une lumière, c’est la possibilité de voir / de regarder. Lorsqu’un incident grave surgit au sein de la famille, Mustafa le père doit rejoindre au plus vite sa famille. Pour les retrouver, et surtout aller au chevet de son fils blessé, le protagoniste se lance dans une aventure sur la route. Celle où se trouve un bracelet rouge, à l’origine d’une dispute entre les enfants, que le père a pris avec lui. Avec l’incident, Mustafa n’a plus qu’un but : retrouver son fils et lui passer le bracelet autour du poignée. Un symbole fort de transmission et d’attachement. Durant tout son trajet, le film parle d’une séparation mais explore un rassemblement de personnes différentes. Dans la séparation, le réalisateur Ameen Nayfeh trouve le rassemblement, le dialogue, l’échange. C’est dans la distance, dans la fracture, que 200 MÈTRES prend un sens collectif.

Cependant, ce n’est pas du tout un film joyeux ou une aventure idéalisée. La réunion inattendue de tous ces personnages est aussi un obstacle dans l’aventure. Ameen Nayfeh ne cherche pas à filmer et à s’attarder sur les points de contrôle. Au contraire, il préfère chercher des frontières immatérielles. Le long-métrage tend à exposer les barrières invisibles entre les personnes, à explorer les appréhensions et les agressivités pour montrer que le problème n’est pas que dans l’ailleurs. Il est aussi sur place, à chaque instant, dans les relations entre les personnages. Les points de contrôle ne sont pas les seuls obstacles pour atteindre l’autre côté du mur, mais autrui est aussi un poids qui s’érige. C’est une frontière qui s’expose progressivement, car plus l’objectif approche, plus la violence grossit. Les personnages se révèlent petit à petit, les voiles se retirent, et le rassemblement se révèle être qu’un mirage. L’instabilité de ce collectif est évident, mais c’est son obligation d’exister que capte Ameen Nayfeh. Malgré cette lutte de chaque instant pour que le collectif, aussi instable qu’il soit, propulse les personnages dans leur objectif, la mise en scène a tendance à se détacher de ce noyau. En faisant jaillir les points de vue de certains personnages secondaires, le film s’écarte légèrement de l’urgence et de la souffrance de l’expérience, pour devenir un peu plus théorique. Comme s’il fallait que chaque personnage représente un sujet sensible différent.

S’il y a autant de points de vue qui émergent dans la mise en scène, c’est parce que Ameen Nayfeh se donne aussi les moyens de les disperser. Il ne faut pas oublier que 200 MÈTRES est une aventure, dans laquelle les paysages s’accumulent et les obstacles s’enchaînent. Pour réussir à passer de l’autre côté du mur, il faut donc que les personnages supportent cet espace qui s’allonge, encore et encore. Mais à force d’étirer les espaces, à force de créer obstacles sur obstacles (et d’empiler les points de vue de la pluralité de personnages), la mise en scène contourne constamment ce dont le film traite : la frontière. En cherchant à créer de plus en plus de tensions au sein de la voiture qui fait le voyage, la mise en scène en oublie la tension qui se trouve hors-champ. Comme si, en cherchant absolument à faire grossir la violence au sein même de ce collectif, le film désamorce la souffrance de la séparation, pour se concentrer uniquement sur les relations entre les personnages. Ainsi, 200 MÈTRES perd petit à petit la notion d’espace, et s’aventure lui-même dans l’abstraction de l’étirement et du temps. Même si le proche (la frontière) se retrouve en permanence dans le lointain, ce hors-champ est au mieux théorique, car relégué dans les dialogues. Pourtant, il y a plusieurs ruptures de ton, car 200 MÈTRES passe d’un genre à un autre. Le film commence telle une chronique familiale, tel un mélodrame qui expose chaque petit détail qui permet à la famille de se connecter, à Mustafa de subvenir comme il peut aux besoins de sa famille, etc.

L’anecdotique est présenté comme un moment précieux face à cette séparation. Puis, le film devient un drame socio-politique au sein d’un road movie. La rencontre d’autres personnages est une épreuve supplémentaire, est un portrait de la diversité complexe des tensions (avec ses barrières immatérielles et personnifiées), est une aventure chaotique dans un chemin où l’incertitude règne. Enfin, Ameen Nayfeh dirige son film vers le thriller. L’obscurité s’invite dans les espaces, dans la photographie, pour explorer une situation de plus en plus rude et féroce. Une animosité fait surface, qui propulse la photographie vers une ambiance sinistre, et la mise en scène vers une condamnation supposée des corps. Tout cela dans une approche pourtant proche du documentaire. Le film est totalement une fiction, mais il y a une façon de traiter chaque espace par l’immédiateté. Le relief n’existe pas matériellement, ou très rarement, pour être le pur produit du rêve de passer de l’autre côté du mur. Ameen Nayfeh se concentre surtout sur la gestion du moment, sur le basculement à un instant donné, sur l’endurance des corps qui doivent s’adapter. Le passage de l’autre côté du mur est comme un acte issu de l’imaginaire, un mouvement constamment retenu dans des espaces menaçants, même si la mise en scène aurait dû davantage montrer ces corps coincés dans l’irrespirabilité de cette cruelle réalité.


200 MÈTRES ; Écrit et Réalisé par Ameen Nayfeh ; Avec Ali Suliman, Anna Unterberger, Lana Zreik, Gassan Abbas, Nabil Al Raee, Motaz Malhees, Mahmoud Abu Eita ; Palestine / Jordanie / Qatar / Italie / Suède ; 1h37 ; Distribué par Shellac ; Sortie le 9 Juin 2021

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