C’est une œuvre assez étrange et unique qui nous vient de Chine. Au cœur de vastes espaces du Tibet, un couple élève des brebis, tout en veillant et éduquant leurs trois fils. Sauf qu’il existe une politique de l’enfant unique, imposée par Pékin. Alors Drolkar (l’épouse) doit apprendre à utiliser la contraception, mais dans le plus grand secret. En effet, elle est naît et vit dans une communauté où cette pratique est taboue. Pourtant Drolkar veut être libre, veut assouvir ses désirs, veut pouvoir avoir des rapports sexuels avec son mari. Sa réserve de préservatifs devient alors un bien très précieux pour elle. Cependant, elle va en perdre, car ses fils vont les trouver sous ses oreillers, en croyant qu’il s’agit de ballons à gonfler. À partir de là, le film prend une tout autre dimension : à la fois politique, sociale, intime et sentimentale.
Que ce soit face au discours des aîné-e-s qui s’obstitent dans les traditions, le poids de l’héritage de la communauté avec son mode de vie, le regard des hommes qu’elle croise, la naissance à venir, ou avec fougue incontrôlable de ses fils, Drolkar sait que sa vie est en train de changer énormément. Alors que la communauté, et donc sa famille, vit isolée au sein de ce Tibet, il y a la question de la survie quotidienne. Pema Tseden n’hésite jamais à montrer les épreuves quotidiennes de cette famille, avec une caméra immersive dans chaque attitude qui compose leur vie. Une exploration qui s’attarde beaucoup sur les gestes du quotidien, où le temps et la pénibilité de ce qui est montré marquent le poids de la communauté et des traditions. Cependant, l’exploration de Pema Tseden manque cruellement de nuance, et a tendance à appuyer un regard documentaire intime, plutôt qu’à développer son discours sur les difficultés socio-politiques de la communauté.
Mais BALLOON apporte tout de même des conflits dans la mise en scène. Le premier étant de devoir s’approprier la nature pour survivre, pour y chercher la joie de vivre. Le quotidien de Drolkar et sa famille est filmé dans des espaces gigantesques, s’étendant à perte de vue, aussi beaux que dangereux dans leur aridité. Cette appropriation des espaces se déploie par un rapport très physique avec leur taille (la caméra offre une large ouverture des espaces pour les extérieurs, et une étroitesse dans les intérieurs), et un rapport psychologique avec leur composition (la photographie fait le portrait des difficultés accablantes du quotidien). Un second conflit se distingue dans la mise en scène, celui entre les traditions / le regard des hommes et l’envie de liberté. Drolkar hésite beaucoup, elle subit la vie de la communauté, jusqu’à ne pas vouloir prononcer le mot préservatif face au médecin. La mise en scène de Pema Tseden montre très subtilement, souvent en silence, la douleur intime et la restriction des attitudes. BALLOON est un film désenchanté mais rempli de compassion.
BALLOON ; Écrit et Dirigé par Pema Tseden ; Avec Jinpa, Yangshik Tso, Sonam Wangmo ; Chine ; Distribué par Condor Distribution ; 1h54 ; Sortie le 26 Mai 2021