Falling, de Viggo Mortensen

Il est clair que Viggo Mortensen a vu et revu bon nombre de films de Clint Eastwood, tant il essaie de reprendre la figure du misanthrope américain pour déconstruire les préjugés, étudier les conflits entre personnages et humaniser une violence. Mais pour cela, il faudrait avoir digéré le cinéma d’Eastwood, et pouvoir s’approprier des thèmes. Dans FALLING tout est parfaitement réglé et installé. Le schéma narratif proposé par Viggo Mortensen repose sur un exercice de répétition d’une seule et même idée : la confrontation entre le père et son fils. Pourtant, le postulat de départ est fort intéressant. Au lieu d’étudier aléatoirement le dysfonctionnement d’une famille, il s’agit là de l’autopsie d’une désintégration émotionnelle au sein d’une famille. Celle qui a éloigné tous les membres de la famille. Toutefois, le film ne se prive pas d’accuser le père de famille, dont les paroles et idées ne rentrent pas dans la morale des autres personnages, bien qu’elles soient parfaitement questionnables. Le récit va donc dans un seul sens : le personnage de Viggo Mortensen, bien convaincu de la perfection de ses règles et ses mœurs, cherche à donner une leçon de vie à son père, collant bien à l’image caricaturale du réactionnaire homophobe & raciste américain.

Pourtant, si le long-métrage arrive à être touchant, c’est parce qu’il persévère dans l’amour donné à une personne qui n’en donne pas en retour. Que ce soit dans le temps qu’il donne à chaque personnage pour s’exprimer, ou dans la manière qu’il a d’observer calmement chaque tension, ou même dans la conviction qu’il a à interpréter son personnage, Viggo Mortensen montre beaucoup de passion et de sensibilité avec son sujet. C’est un récit qui le touche, si bien qu’il fait parfois de ses flashbacks des visions égayées. Cependant, les retours en arrière sont bien plus que cela, dans leur majorité. Le montage est comme une confrontation de deux mémoires, qui sillonnent un passé représentant un paradis perdu. Celui de l’affection, de l’apprentissage, de l’union. Même si certains flashbacks ont une tendance à appuyer fortement sur la personnalité et le caractère désagréables du père, parfois même à justifier son comportement du temps présent, FALLING se construit sur les résidus relationnels, sur les traces indélébiles d’un passé tumultueux. Une fois que cette construction est mise en place et suffisamment alimentée, c’est à ce moment que le film erre dans la cacophonie.

A force de créer d’innombrables scènes où Lance Henriksen, incarnant le père, lance des vulgarités et jurons, le long-métrage perd en profondeur et complexité. A tel point que tout finit par se résumer en comment le fils incarné par Viggo Mortensen peut-il gérer son père ? L’autopsie n’est intéressante que par la diversité du ton et des ambiances au sein même des flashbacks. Sinon, dans le temps présent, toute la mise en scène et le récit se résument à une série de conflits entre père et fils. FALLING est à la limite d’être un défi lancé au spectateur sur le temps qu’il peut supporter la série de vulgarités et de jurons. Face à l’aliénation du père, c’est le calme plat, puisque seul l’offusquement règne. Comme si le temps présent du film est juste une version plus âgée de la relation père/fils des flashbacks. Malgré la maladresse d’une mise en scène purement illustrative, le montage réussit à garder un ton très vif. Bien que le film repose sur un conflit permanent, il garde la violence comment élément moteur et fatal, comme quelque chose qui ne peut être résolu. Une manière de faire participer le moindre détail du récit, qu’il soit matériel ou psychologique, même si Viggo Mortensen passe le plus clair de son temps les bras croisés…

Il faut tout de même accorder qu’il ne s’agit clairement pas d’un film qui cherche l’audace et l’ambition esthétique. Il s’agit d’un film de performances, un film à sujets où les dialogues sont l’élément le plus important. Comme la scène centrale du repas de famille, où les échanges et les invectives s’enchaînent. Une scène qui représente parfaitement l’état d’esprit et la construction du film. Entre passé, présent et futur, le repas de famille place le père (le personnage au cœur des problématiques) au centre de la table, donc au centre de tout le monde. Tous les échanges et toutes les relations entre personnages passent par lui à un moment. Chaque sujet abordé, chaque réflexion rebondissement systématiquement sur lui. Il est entouré par sa famille, bien que désintégrée depuis longtemps, mais il est aussi au cœur des problèmes. Cette scène, qui dure environ quinze minutes, reflète parfaitement le renvoi d’ascenseur entre les personnages, mais aussi le paradoxe enflammé entre légèreté et aliénation. Un geste qui se ressent dans la photographie, où malgré le crépuscule annoncé et le conflit permanent, c’est une douceur amer qui domine. Le solaire glaçant du temps présent s’oppose à la mélancolie abattue des flashbacks. Dans cette autopsie de la désintégration émotionnelle et familiale, l’image montre un côté chaleureux dont aucun corps ne peut pleinement profiter. Parce qu’il y a toujours le conflit qui revient, les corps sont condamnés dans l’illusion de l’affection. Il est dommage que ça ne reste qu’un geste de façade.


FALLING ; Écrit et Réalisé par Viggo Mortensen ; Avec Viggo Mortensen, Lance Henriksen, Terry Chen, Sverrir Gudnason, Hannah Gross, Laura Linney, Gabby Velis, Bracken Burns ; États-Unis / Canada / Royaume-Uni ; 1h48 ; Distribué par Metropolitan ; Sortie le 19 Mai 2021

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