Joueurs

Le premier long-métrage de Marie Monge a ce quelque chose du saxophoniste qui joue dans les couloirs du métro parisien, la nuit. Cette chose de la nuit, d’une énergie folle convenant à la pulsion, tout en ayant ce ton tragique d’une situation intime. La cinéaste filme Paris de manière à l’embrasser pleinement, à vouloir y jetter ses personnages comme un peintre supprimerait l’arrière-plan. Que ce soit Stacy Martin ou Tahar Rahim, ils sont si bien dirigés, qu’ils font petit à petit partie du décor. Se rapprochant progressivement de l’addiction, les personnages font de Paris un espace sauvage, jusqu’à l’effacer au profit des pulsions. La ville devient son propre fantôme, absorbée par sa propre fonction de rêve, mais qui tourne en malédiction. Car les deux protagonistes de JOUEURS sont surtout des amants maudits, dans des espaces aussi dangereux que pleins de promesses.

Pour cela, Marie Monge n’hésite pas à utiliser une rupture de tons. Elle démarre tranquillement, le temps d’installer ses personnages et leurs intentions – telle une chronique proche du documentaire. Puis, elle s’empare totalement de la narration fictive, et intègre ses personnages dans une sorte de mélodrame qui n’en est pas totalement un. Surtout rythmé avec de nombreuses ellipses, cette longue partie décrit une descente aux enfers qui tente parfois de sortir la tête de l’eau. Mais la pulsion fait toujours en sorte que les espaces rattrapent les personnages, et ce Cercle passe du lieu d’attraction à l’imaginaire que l’on tente de préserver, malgré les erreurs et les désillusions. Enfin, dès que le mélodrame a montré tout son potentiel, Marie Monge intensifie son ambiance, pousse son esthétique de plus en plus vers le sombre, afin de dérouler un thriller bouleversant et très immersif.

JOUEURS n’a pas qu’une rupture de tons, mais possède également une rupture esthétique. Parler de rupture est peut-être trop extrême, il serait plus juste de parler d’évolution, ou de nuance. D’abord filmé dans une fougue joyeuse, puis partant vers le thriller noir, Paris évolue de la ville lumière vers le désenchantement. Un espace qui commence par proposer des désirs, des rêves, de l’amour. Puis un espace qui finit par être le gouffre où la noirceur s’impose progressivent dans le cadre. Le hors-champ est notamment très impliqué, représentant l’urgence et le danger qui guette. En soi, le cadre soutient les personnages et les collent dans une ambiance, captant leurs mouvements à l’instantané d’une ambiance qui évolue constamment.

En faisant évoluer son esthétique, le ton des séquences, Marie Monge réussit à créer une sorte de récit d’initiation pour sa protagoniste. La brillante Stacy Martin, au départ pleine de délicatesse, de rigueur et posée dans sa vie professionnelle, bouleverse son interprétation pour faire exploser ses attitudes. Au départ, elle peut être vue comme l’héroïne qui découvre un autre univers. Mais elle devient progressivement une anti-héros, se greffant parfaitement (dans un duo magique) à Tahar Rahim. L’acteur a toujours eu deux très grandes qualités : il adapte parfaitement sa manière de se tenir à une situation concrète, et a une parole formidable. Les deux comédien-ne-s conviennent idéalement à ce duo d’amants maudits, où la sympathie de la rencontre se transforme en auto-destruction. Il suffit de voir comment les corps se transforment. D’abord dans un cadre fixe qui capte (surtout) les mouvements, puis dans un cadre immersif qui capte (surtout) les sensations, les corps changent et deviennent à l’image de l’esthétique qui s’assombrit. Les corps sont plus sauvages, les attitudes plus tendues, et le mouvement plus radical. JOUEURS est donc le portrait d’amants maudits, qui se collent à un espace esthétiquement troublant et nuancé.

JOUEURS
Réalisé par Marie Monge
Scénario de Marie Monge, Romain Compingt, Julien Guetta
Avec Stacy Martin, Tahar Rahim, Karim Leklou, Marie Denarnaud, Bruno Wolkowitch, Jean-Michel Correia, Jonathan Couzinié, Caroline Piette, Djemel Barek, Henry-Noël Tabary
Durée : 1 h 45
Pays : France
Sortie française : 4 Juillet 2018

3.5 / 5
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