Kuessipan, de Myriam Verreault

Kuessipan, de Myriam Verreault

Le cinéma est une question de partage, de transmission par le biais d’ouvrir une fenêtre sur le monde qui nous entoure. Le titre KUESSIPAN est en cela un très bel exemple, signifiant « à toi » / « à eux », créant ainsi des images au sein de la communauté Innu et en leur donnant la pleine parole. Tel un surgissement, où l’image permet de rendre compte de l’existence de cette communauté, d’ouvrir le regard vers des visages, vers des lieux, vers une culture. Une caméra qui vient de l’extérieur pour exercer ce qu’elle fait de mieux : être curieuse. Dès le départ, le projet du film est un geste de curiosité : la romancière Naomi Fontaine est innue (racontant une expérience par le biais de la fiction) alors que la cinéaste Myriam Verreault ne l’est pas. Le film KUESSIPAN est alors le fruit de cette rencontre entre l’intérieur et l’extérieur, entre une réalité méconnue qui devient l’objet du regard du hors-champ dans lequel nous spectateurs vivons. À travers cette rencontre, la cinéaste s’interroge sur une question aussi banale que compliqué à répondre : « qu’est-ce que la liberté ? ». En confrontant l’intérieur (le champ du cadre se faisant l’écho de la vie de la communauté innue) avec l’extérieur, Myriam Verreault confronte l’esprit avec le physique. Parce que poser sa caméra dans un territoire ne signifie jamais réussir à comprendre la communauté qui l’habite. En donnant la parole à ces personnages, en leur offrant tout l’espace visuel pour s’exprimer, le film montre que l’esprit est à considérer à part du corps et du territoire, que l’esprit peut se trouver en contradiction avec ces entités physiques.

Le long-métrage peut se percevoir comme un récit d’apprentissage : celui de la découverte d’une communauté avec le monde qui l’entoure. KUESSIPAN est à propos d’avancées, de prendre des directions individuelles au sein de lignes de conduites collectives. Même si elles sont différentes selon les personnages (surtout entre les deux protagonistes, dont l’amitié est au centre du récit), ces avancées conservent toujours un attachement émotionnel et physique avec l’espace d’origine. Malgré les émancipations et les désirs qui peuvent créer une porte de sortie, la question de la liberté permet d’interroger la manière dont l’avancée possède toujours la marque d’une identité. Que les personnages décident de s’ouvrir à de nouveaux espaces ou de rester pleinement dans celui d’origine, il y a toujours un attachement qui entre en jeu. La Liberté, ici, est définie à partir de l’immersion dans la communauté innue (comme un cadre qui incarne la frontière), à partir de l’appartenance à un territoire qui représente une identité. Puis, elle prend forme dès lors que le physique arrive à s’en détacher. C’est par l’horizon et par l’esprit que la liberté finit par exister. Ainsi, Myriam Verreault accompagne l’ouverture des esprits par la respiration visuelle des espaces. L’univers dans lequel vivent Mikuan et Shaniss n’est pas enfermé sur lui-même, la cinéaste évitant de les étriquer dans de trop nombreux gros plans. Au contraire, elle ouvre son cadre pour contempler et explorer les possibilités d’ouverture. Alors qu’il s’agit d’un territoire presque abandonné, très marqué par la séparation avec l’extérieur, KUESSIPAN fait voyager les sens et les esprits tout en gardant le cœur de son récit (et de ses personnages) attaché au territoire.

Il est toutefois dommage de voir que l’écriture cède souvent à l’appel de la dramaturgie narrative. Tel un besoin constant de revenir vers le drame ordinaire pour justifier la respiration et l’ouverture des espaces. La mise à l’épreuve de l’amitié entre les deux protagonistes est parfois forcée dans les enjeux et l’écriture, comme s’il y a un besoin absolu d’obstacle pour enclencher une avancée. Pourtant, ce sont bien des aventures intimes qui permettent de construire des désirs et des rêves. La création de ces aventures individuelles sont de purs moments de poésie, où les espaces et les esprits s’ouvrent sur les possibles dans la plus belle insouciance. Cependant, le film n’a de cesse de revenir au drame. Comme si l’existence d’un conflit entre personnages est une condition à la construction de la liberté, même si ce conflit sert le propos plus global du film (sur l’intégration). Il manque à KUESSIPAN davantage de lâcher-prise, de convertir la liberté recherchée par les personnages en une liberté totale de dispositif, où la fiction pourrait s’émanciper de codes dramatiques. Cependant, la sensibilité reste toujours la même. À travers son dispositif prenant la forme d’un écho, Myriam Verreault capte une pulsion / un battement de cœur, qui n’est jamais trop fougueux, mais qui alterne entre la résilience physique et la quête intime. Une pulsion qui est au centre des connections entre les sensibilités différentes, au croisement entre les cultures, au cœur des ruptures quand les approches individuelles se rapprochent. Un film qui célèbre les cultures par l’amour et l’invitation, qui regarde les différentes sensibilités sur la liberté, pour capter toute la complexité de grandir et avancer dans le monde actuel.


KUESSIPAN ; Dirigé par Myriam Verreault ; Écrit par Myriam Verreault et Naomi Fontaine ; D’après le roman éponyme de Naomi Fontaine ; Québec ; 1h57 ; Distribué par Les Alchimistes ; Sortie le 7 Juillet 2021