La saveur des coings, de Kristina Grozeva & Petar Valchanov

La saveur des coings, de Kristina Grozeva & Petar Valchanov

Le troisième film de Kristina Grozeva et Petar Valchanov se présente à la fois comme un drame et une comédie. Pourtant, tout commence avec une grande noirceur : Vasil (Ivan Savov) vient de perdre son épouse Ivanka et c’est le moment de l’enterrer. L’assemblée est bien silencieuse, pendant que le prêtre récite ses prières. Puis, lorsque leur fils Pavel (Ivan Barnev) arrive, tout bascule. Son père perturbe la cérémonie en demandant à son fils de prendre des photos de la défunte. Bien que Pavel ait refusé, Vasil s’empresse de prendre son appareil photo pour le faire lui-même. La dimension absurde du projet commence ici, dans ce geste incongru mais surtout qui oppose le père et son fils. Parce que LA SAVEUR DES COINGS est moins un film de fantôme (comment l’absence de l’épouse/mère affecte les personnages) qu’un film qui explore la rupture entre le père et le fils. Dès le début, avec la présentation des personnages et la tension entre les deux, le duo de cinéastes montrent l’ironie de la situation. Vasil est un artiste peintre mais qui fait preuve de beaucoup d’agressivité et de méchancheté, tandis que Pavel est un homme d’affaire prospère avec une attitude de nigaud béat.

L’autre ironie du projet est de prendre le point de vue de Pavel, le fils qui est parti depuis de longues années pour faire sa vie ailleurs. À tel point qu’il ne dévoile pas la vraie raison de son voyage à son épouse, qu’il attendra même la fin du film pour faire une autre annonce à son père. Prendre le point de vue de Pavel permet à celui-ci d’essayer de renouer les liens avec son père, mais aussi aux cinéastes de trouver un autre regard extérieur (au village, à la vie du père) pour chercher à comprendre et réconforter Vasil. Comme si la présence de Pavel et la présence de la caméra essaient de venir au secours d’un personnage perdu. Toutefois, avec la mésentente entre les protagonistes LA SAVEUR DES COINGS étudie les troubles de communication, mais également leurs propres difficultés à communiquer à partir d’eux-mêmes. Ce qui est d’autant plus absurde car tous deux ont un penchant certain envers les communications digitales. Le père Vasil est convaincu et obsédé par l’idée que sa défunte épouse essaie de le contacter depuis l’au-delà via téléphone, tout comme le fils Pavel est fréquemment en contact au téléphone avec son épouse.

Il serait possible de trouver un aspect road movie dans LA SAVEUR DES COINGS, tant par l’errance de Vasil que par Pavel qui essaie de retrouver et venir en aide à son père. Mais Kristina Grozeva et Petar Valchanov dépassent cela pour créer un mélange de genres, où le road movie côtoie le drame et la comédie en permanence. Un croisement possible grâce au mouvement (presque) perpétuel de la mise en scène, comme si les personnages sont dans une quête de vitalité. Vasil ressent le besoin de fuir, de s’échapper, pour s’abandonner à une spiritualité (tel un refus de la disparition – et non un rejet du deuil). Alors que Pavel cherche à exister aux yeux de son père, jusqu’à essayer de l’emmener dans son propre chemin. À partir de là, le duo de cinéastes en tire une sobriété esthétique, celle où le regard se veut naturaliste. L’absurdité du drame (où se constituent les relations humaines dysfonctionnelles) est une solitude toujours confrontée à la présende d’autrui. C’est alors que les cinéastes ne prennent aucun risque, restent à hauteur humaine, avec une caméra comme observatrice à la fois du drame et de la comédie.

Cependant, cette sobriété est un frein pour le rythme du film. Tour à tour tragique, absurde ou aventureux, LA SAVEUR DES COINGS est souvent maladroit quant à la mise en scène de ses espaces. Alors que le récit est une quête relationnelle entre père et fils, beaucoup trop de paysages (intérieurs comme extérieurs) comptent véritablement. Certains peuvent être une source de comédie, d’autres sont même une projection sauvage (ou agitée) d’un désarroi. Sauf que le duo de cinéastes produisent des images qui collent totalement aux états des personnages. Malgré un naturalisme à hauteur humaine, la perspective semble aussi fermée sur elle-même que les personnages sont bloqués par leur incapacité à communiquer. Ainsi, à force d’une mise en scène distante avec les événements, les espaces deviennent trop souvent de simples lieux de passage. Ce qui ne permet jamais de prendre la tragédie à bras le corps, d’embrasser pleinement les intimités troublées. Le film a quelque chose de clinique dans l’agitation, si bien que l’absurde devient parfois étranger à la tragédie.


LA SAVEUR DES COINGS (Bashtata) ; Écrit et Dirigé par Kristina Grozeva, Petar Valchanov ; Avec Ivan Barnev, Ivan Savov, Tanya Shahova, Hristofor Nedkov, Margita Goshevan ; Bulgarie / Grèce ; 1h32 ; Distribué par Urban Distribution ; Sortie le 7 Juillet 2021