Écrit et Réalisé par César Acevedo.
Avec Haimer Leal, Hilda Ruiz, Edison Raigosa, Marleyda Soto, José Felipe Cardenas.
Colombie / 97 minutes / 3 Février 2016
Le cinéma colombien est si peu connu en France, si peu distribué et ainsi si peu remarqué. Cela est bien dommage, car le cinéma sud-américain regorge – avec les productions argentines, brésiliennes et chiliennes surtout – de grands films aux grandes idées créatives. Rien ne se ressemble entre les films, même dans l’oeuvre d’un seul cinéaste. Après avoir écrit LOS HONGOS de Oscar Ruiz Navia, César Acevedo réalise son premier long-métrage, qui a beaucoup d’ambition. LOS HONGOS est une chronique sociale, tout comme finit par devenir LA TIERRE Y LA SOMBRA. Ca le devient petit à petit, parce que le film profite de son exposition pour jouer sur la contemplation : pour mettre à l’aise son spectateur, le film prend le temps de capter les personnages dans leur quotidien et donc leur environnement.
Le duel permanent
Parmi les éléments du quotidien, il y a une lutte acharnée et éternelle, qui sert bien l’idée de chronique : le duel entre la vie et la mort. Bien au-delà de la condition maladive du père de famille, il y a l’angoisse que la situation empire et que la faucheuse n’arrive encore plus vite. Il y a également l’espoir d’arranger la situation en se confinant dans la chambre, en ne voulant pas entrer dans la maison avec de la poussière sur soi, en se protégeant avec une couette, etc. Cette lutte entre la vie et la mort est un isolement permanent, une méfiance qui se caractérise surtout par la retenue dans les attitudes des comédiens. La mise en scène de César Acevedo instaure la méfiance envers l’environnement des personnages, non pas dans une immobilité, mais plutôt dans une extraction des personnages du décor.
Les espaces sont la souffrance
Parce que les espaces ne sont pas vraiment accueillants face aux personnages. Dans le duel permanent entre la vie et la mort, il y a une influence constante des espaces. Quand il s’agit d’extraction du décor, il s’agit avant tout d’une séparation nette entre les corps et le paysage (qu’il soit intérieur ou extérieur). A l’intérieur de la maison, les portes jouent un petit rôle sur la tension et la froideur qui règnent dans la famille. Ce sont les fenêtres qui jouent un grand rôle, car elles symbolisent l’interdit : leur ouverture crée un pont entre la souffrance de l’extérieur et l’espace sain de l’intérieur. Leur fermeture est un acte de confiance, de certitude et de réconfort face à l’environnement hostile de l’extérieur.
C’est dans l’esthétique que ces espaces extérieurs définissent la souffrance des personnages. Tout d’abord, il y a cette perpétuelle lutte entre la vie et la mort. Ensuite, il y a la météo qui ne permet pas toujours de se croire à l’abri de microbes. Puis, il y a l’architecture des espaces qui, combinée à la lumière, est une donnée de perception continuellement en rupture. La perception est troublée par un paysage en changement continu, devenant rapidement une menace alors qu’il pouvait être un endroit agréable l’instant précédent. Comme si, l’isolement de la maison encerclée par le paysage naturel, est l’image parfaite de la crainte d’une souffrance causée ce paysage.
Le regard des autres
Dans ces espaces, le film a pourtant un élan d’espoir, puisqu’il se donne la mission de chercher après la moindre parcelle de vie. Il n’est pas tellement question de vivre dans ce paysage hostile, mais de survivre. Le quotidien en société est décrit par un travail physiquement éprouvant et moralement déprimant. Le duel entre la vie et la mort ne serait pas comblé sans la réflexion de la survie par les moyens financiers. Entre les lignes d’une famille divisée, il y a la lutte sociale qui émerge en petits feux. Parce que le long-métrage cherche justement à faire vivre la moindre petite partie de dignité qui reste chez les personnages.
Cette dignité est aussi détruit à petits feux dans les relations familiales dont le film fait le portrait. Parce que dans cette chronique, le regard de l’autre importe énormément. Que ce soit dans la lutte sociale au travail des deux femmes, ou même au sein du domicile familial. Les tensions entre les personnages, surtout avec le retour du grand-père, grandissent et sont également le fruit de la séparation entre les corps dans l’espace. Parce qu’avec le regard des autres, dans la maison, c’est le passé qui resurgit et qui provoque la souffrance. Sans ce retour qui bouleverse le quotidien, l’environnement serait toujours à distance. Or, le retour du grand-père aux méthodes différentes, s’accompagne d’un paysage extérieur qui se projette comme l’abîme que l’on refuse de constater.
3.5 / 5