Mère et fille, de Jure Pavlovic

S’il y a bien un geste frustrant, étant à la fois la marque d’un point de vue solide mais aussi un frein pour l’étude qui devrait en découler, c’est ne pas réussir à (ou savoir) s’affranchir de son postulat formel. Il y a tant de films qui restent bloqués dans l’orientation qu’ils dessinent dès le début, suivant un même chemin tout du long. Comme si ces œuvres se retrouvent piégées à leur propre intention esthétique. Jure Pavlovic a pourtant tout les outils pour modeler l’ambiance tendue et anxiogène de MÈRE ET FILLE, mais il préfère laisser son film dans l’étroitesse. Le long-métrage progresse sur un rythme très balisé et programmé, comme si le cadre a autant peur des possibilités du hors-champ que la protagoniste se sent étrangère dans cette maison familiale. À la base de cette incommodité, il y a Jasna fille de Anka, partie faire sa vie en Allemagne depuis longtemps mais qui revient en Croatie pour rendre visite à sa mère. Celle-ci est très malade et mourante, tout en étant méfiante et désagréable, souhaitant continuer à imposer ses choix alors que Jasna a tout un héritage à gérer.

L’usage constante du gros plan sur Daria Lorenci-Flatz (incarnant Jasna) est totalement justifié : il y a une dissonance entre les deux femmes qui ne permet pas une cohabitation paisible dans un même champ, qu’il soit mental ou physique. C’est ce que projette le cadre, puisqu’en prenant le point de vue de Jasna, la caméra est tout aussi externe que la protagoniste. Le regard de spectateur et l’exploration du cinéaste proviennent d’un terrain externe à la maison familiale occupée par Anka. Le gros plan justifie alors la frontière entre les espaces et les gens, où nous sommes à la même place que Jasna : des étrangers qui assistent à une disparition avec le sentiment de ne pas être à sa place. Telle une fracture au sein même de l’intimité, un éloignement bien trop important (aussi bien physique que temporel) qui ne peut plus se réduire. En étant donc à l’intérieur de tout cela, le cadre de Jure Pavlovic cherche à reconnecter autant que possible le champ avec le sombre hors-champ. Sans surprise, ce gros plan permanent est souvent effectué avec une caméra portée, tel un sportif qui fixe une caméra autour de lui pour suivre son visage pendant l’exercice physique. Une idée de l’immersion où la chorégraphie caméra / corps de l’actrice fait état d’une oppression du hors-champ.

Un dispositif nécessaire dès le départ, parce que Jasna est aussitôt replongée dans un espace qui fait remonter des angoisses, des tensions et des tourments. Dès les premières minutes, il y a l’imagerie de la nuit terrifiante, ne laissant aucune perspective d’épanouissement pour la protagoniste. S’enfoncer dans l’obscurité revient ici à s’enfoncer dans le désarroi le plus profond, dans l’effroi des réminiscences. Il y a la peur de franchir une porte, mais il faut la passer quand même. D’où l’utilisation récurrente du plan-séquence (surtout pour les scène dialoguées), le cinéaste y trouvant un point de rupture entre le désarroi et l’impératif de la présence. Une manière d’étudier la conflictualité de ton entre les sentiments et la raison chez la protagoniste. Le film en devient même claustrophobique, tant il rend compte d’un espace malade (espace autant humain que matériel), où le plan-séquence ne fait qu’accentuer l’impossibilité de s’en échapper. Cependant, à force d’appuyer sur l’aspect claustrophobique du dispositif, le cinéaste ne fait pas que mettre en scène une distance entre le présent (du récit dans le cadre) et les mystères du passé des personnages. Il empêche toute brèche émotive de pouvoir éclairer certains troubles.

MÈRE ET FILLE est en permanence dans une suspension temporelle, malgré la structure chapitrée (qui en soi ne représente pas grand intérêt). Dans cette claustrophobie, Jasna semble moins piégée par le temps que piégée par la mise en scène. La répétition de la forme pourrait suffire à elle-même pour exprimer cette répétition temporelle, ce prolongement du tourment dans le séjour. Mais puisqu’il y a toujours une frontière avec le hors-champ, la claustrophobie devient une fatalité. Celle au sein de laquelle il n’y a plus qu’à se résoudre aux distances, plutôt que chercher à trouver un bout de chemin de rapprochement qui serait fragile. C’est en cela que le film reste fermé sur lui-même, en ne cherchant pas à côtoyer la fragilité ou même une vulnérabilité, mais en restant un peu trop fataliste et passif face aux fractures. Malgré quelques fulgurances qui électrisent la mise en scène et créent un petit frisson temporaire (telle une scène de chute donnant lieu à une panique), la mise en scène est étriquée et gelée dans une bulle jamais menacée par une intrusion, que ce soit du cadre dans le hors-champ ou inversement. Une prison d’âmes intense mais trop verrouillée.


MÈRE ET FILLE (Mater) ; Écrit et Dirigé par Jure Pavlovic ; Avec Daria Lorenci-Flatz, Neva Rosic, Vera Zima, Anka Vuckovic, Marijo Jurkovic ; Croatie ; 1h37 ; Distribué par Damned Distribution ; Sortie le 2 Juin 2021

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