Si le vent tombe, de Nora Martirosyan

Le paysage dans lequel Nora Martirosyan pose sa caméra est déjà une curiosité en soi. Dans la république auto-proclamée du Haut-Karabagh, située entre l’Arménie et l’Azerbaidjan, un aéroport est érigé pas très loin de la frontière. Mais celui-ci n’est pas encore ouvert au public, il est en cours d’expertise par l’auditeur international Alain (incarné par Grégoire Colin). C’est un monde nouveau qui s’offre à l’expert, en faisant le tour de l’aéroport, mais surtout en visitant les installations extérieures. Parce qu’il est bien plus question de sécurité et de possibilité des avions de faire demi-tour, que d’analyser le fonctionnement interne et intérieur de l’aéroport. SI LE VENT TOMBE se déroule bien plus en espace extérieur, montrant le paysage comme le véritable protagoniste. De la piste qui est parfois traversée, en passant par la confrontation de deux cartes qui ne correspondent pas, jusqu’à la question d’une clôture qui doit être revue, il y a un grand accent mis sur l’état du paysage. L’expert Alain n’est pas vraiment développé en tant que personnage, il est vite compréhensible qu’il n’est qu’un vecteur pour la caméra, permettant de parcourir physiquement le paysage.

Autour de lui, et surtout au sein de l’espace, circulent des personnages assez nombreux. Que ce soit le directeur de l’aéroport qui l’accompagne régulièrement, les employés qui font des apparitions ici et là, une journaliste qui veut absolument couvrir l’expertise, ou un enfant qui traverse l’espace de l’aéroport tous les jours alors que c’est interdit, il y a énormément de mouvements. Au-delà de faire découvrir un paysage, l’aéroport est une occasion de faire le portrait d’une société. Celle qui erre dans une cruelle réalité, entre misère et isolement. Cet espace commun représente leur désir d’appartenance à cette république auto-proclamée, en dévoilant un mode de vie qui leur est propre. C’est également un désir d’espace, celui qui s’ouvre sur le monde, celui qui est prêt à se mettre sous les feux des projecteurs et des images. Avec le cessez-le-feu, cette société semble prête à prendre son envol, à naître. Malgré l’ouverture sur le monde que représente l’aéroport, ils sont toujours confrontés à la menace de la violence (avec la frontière) et la désillusion que la misère apporte. L’éventail de figures qui apparaissent dans cet espace révèle une belle humanité, mais ce n’est pas pourtant pas un espace tranquille. Malgré sa fermeture au public, c’est un paysage qui peut constamment subir des imprévus.

Le fait de raconter l’audit de l’aéroport n’est pas un acte anodin. En étant placé dans l’attente d’une ouverture, l’aéroport est la parfaite représentation du Haut-Karabagh. Les deux fonctionnent comme des fictions sur l’identité : quelque chose qui s’écrit petit à petit, mais qui ne dépasse pas l’état de l’imaginaire et du désir. Nora Martirosyan place donc l’expert Alain et les êtres qui composent la société de cette république auto-proclamée dans un réel austère et pauvre, pour explorer les possibilités d’avenir. C’est ainsi que sa caméra capte l’immensité du paysage, allant toujours au-delà du périmètre du cadre, cherchant à bousculer l’idée de limites (alors que l’aéroport doit avoir une surface définie) pour exposer et faire entrer le danger du hors-champ. D’où l’ambiguïté de la grandeur du paysage, coincé entre les normes à respecter et la possibilité que le danger déborde et s’incruste dans le champ de perception. SI LE VENT TOMBE réussit souvent à élargir sa perception, à aller au-delà du périmètre du cadre, mais il manque toujours de concret dans le danger. L’ambiguïté domine constamment, sans que l’espace ne soit réellement inquiété ou transformé. Même si la dimension documentaire de la capture du paysage est une grande curiosité impressionnante, l’image est davantage du côté de la suggestion que du côté de l’allégorie. L’espace est toujours dans l’attente, comme endormi par un danger qui reste bien trop loin pour être réellement inquiétant.

Même si la frontière est une limite qui n’est pas perceptible, le traitement est identique pour le danger. C’est donc malheureusement à la musique de faire croire à une tension, tout en répétant une même atmosphère dans chaque tâche de l’expert Alain. Dans ce microcosme qui s’active comme une fiction qui n’a pas encore commencée, l’imaginaire fantastique d’une identité et d’une ouverture sur le monde n’existe qu’en façade. Peu importe à quel point les personnages locaux y croient, le film hésite beaucoup trop à étudier la misère. Parce que, pour croire pleinement à cette fiction de l’identité, il faut regarder profondément la dure réalité. Pourtant, SI LE VENT TOMBE ne creuse pas assez le seul visage intime qu’il met en scène. L’enfant qui va chercher de l’eau qui guérit est comme l’aéroport qui attend une ouverture et ses premiers avions pour s’ouvrir sur le monde. Il représente même le vecteur qui permet à la caméra d’aller dans des espaces que l’expert Alain n’a aucune raison de parcourir. Mais le film n’offre que des bribes éphémères de la vie de l’enfant et de sa grand-mère, et de ses mouvements. Comme si la caméra ne veut pas s’immerger dans la cruelle réalité, mais préfère continuer à explorer avec un regard totalement extérieur. L’aéroport comme la construction d’une fiction identitaire certes, mais avec des images rembourrées d’ambiances répétitives au lieu d’étudier cet abandon qui donne lieu à l’imaginaire. C’est pourquoi la perception du paysage, peu importe le débordement qui s’opère, tombe trop facilement dans son illustration de surface.


SI LE VENT TOMBE ; Réalisé par Nora Martirosyan ; Scénario de Nora Martirosyan, Emmanuelle Pagano ; Avec Grégoire Colin, Hayk Bakhryan, Arman Navasardyan, Davit Hakobyan, Narine Grigoryan, Vardan Petrodyan ; Arménie / Belgique ; 1h40 ; Distribué par Arizona Distribution ; Sortie le 26 Mai 2021

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