Un prologue nous présente brièvement la protagoniste de STYX. Un accident de voiture, et la future protagoniste se dévoile : on saura d’elle uniquement qu’elle est médecin urgentiste. Dès le prologue, Wolfgang Fischer instaure un rapport biologique et ordonné (presque conceptuel) du geste. Dans son embarcation, la protagoniste Rike (superbe Susanne Wolff) est à l’image du cadre : clinique et calcule chaque geste. En optimisant le peu d’espace dont elle dispose, en systématisant tous ses gestes, en adoptant une attitude chirurgicale pour faire fonctionner le parcours. Le montage est très découpé, toujours rigoureux, accompagné des logiques plans fixes remplis de sang froid. Dans sa première partie, qui initie Rike à son voyage et à sa manière d’adapter ses gestes quotidiens à ce voyage en mer, STYX mêle la poésie de la langueur et de comment habiter un espace, tout en projetant l’esprit calculateur et prudent de sa protagoniste.
Puis arrive la tempête, cet élément perturbateur qui viendra casser la logique, le système et la langueur. Une tempête qui va connecter deux mondes qui s’opposent, qui sont montrés comme ne pas censés se rencontrer. Mais pourtant, le chemin dans lequel tombe la protagoniste finit par être plutôt chaotique. Elle passe du contrôle et de la rigueur à la cruauté de la perturbation. STYX peut se voir comme une catharsis, où Wolfgang Fischer libère sa détresse face à une situation dont il ne peut rien. STYX représente l’impuissance d’un homme qui n’a d’arme que le cinéma, l’impuissance d’un personnage face à une dramaturgie qui la dépasse, et l’impuissance d’une humanité qui se déchire face à une tragédie. Alors que Rike avait tout calculé et ordonné dans son petit espace confiné et isolé, elle passe de la beauté de l’espace maritime à son visage le plus cruel. La mer est d’abord ce voyage personnel et intime, avant de se dévoiler comme un ennemi mortel et abyssal. La mer est d’abord un rêve, puis se dessine comme une frontière très épaisse, avant de finir comme lieu d’un « champ de bataille » (la présence du jeune Kingsley qui insiste pour amener le bateau de Rike vers celui des migrants – et les querelles avec les autorités portuaires par voie de radio).
L’esthétique de Wolfgang Fischer n’hésite donc plus à montrer l’impuissance qui règne autour de Rike, celle où les plans fixes montrent la dérive du bateau de migrants dans l’horizon, celle où la distance éternelle entre les deux bateaux fait preuve d’une forme d’impassibilité et d’impossible. C’est la beauté de la solitude qui se transforme en l’obscurité de l’impuissance individuelle. Une détresse traduite par une sorte de force cosmique, et qui tend à lier et séparer en même temps l’impuissance et l’esprit de solidarité. Entre les quelques paroles et les non-dits, STYX exprime énormément ce sentiment d’impuissance général, qu’il soit à l’intérieur ou en dehors du film. Le film passe tragiquement du calme paisible, aux cris impuissants, jusqu’au silence frissonnant des sacs noir mortuaires. Donc de la sérénité esthétique au silence assourdissant des plans fixes impuissants. Wolfgang Fischer réussit, dans cette économie esthétique (qui justifie très bien l’état clinique et impuissant de la situation) à capter l’urgence, et à capter les limites de l’être humain dans un espace restreint.
STYX
Réalisé par Wolfgang Fischer
Scénario de Wolfgang Fischer, Ika Künzel
Avec Susanne Wolff, Gedion Oduor Wekesa, Felicity Babao
Allemagne, Autriche
1h34
27 Mars 2019