Premier long-métrage pour Aurélien Vernhes-Lermusiaux, qui s’aventure hors du territoire français tout en gardant un lien avec la France. En plus du Mexique, il s’aventure même dans le temps, puisqu’il situe son récit en 1863. VERS LA BATAILLE est l’histoire d’un photographe, qui part au Mexique pour prendre des clichés de la guerre coloniale qui s’y déroule. Cependant, Louis est toujours en retard sur les événements, toujours éloigné de l’action, devenant incapable de produire le moindre cliché de la guerre. Employer le terme d’ « aventure » n’est pas anodin, parce que le parcours du protagoniste consiste à traverser énormément d’espaces. À tel point que la notion de durée est abstraite, le film ne mentionnant jamais une quelconque durée concrète. Ni même une distance précise, dans le contretemps entre Louis et les lieux de combats. Le photographe avance dans le flou, dans le brouillard, d’où l’expression du titre : il s’agit de constamment se diriger vers la bataille, et non d’y être. Ainsi, le film se situe en permanence entre une idée de road movie sauvage, le western et le survival.
Road movie parce que Louis se déplace constamment, dans un périple où la quête prédomine la destination, même si le protagoniste n’est pas sur une route mais dans la jungle. D’où le côté survival, parce qu’il est dans un espace qu’il ne connaît pas, qu’il ne peut pas s’approprier, et qu’il doit subir. Même à dos de cheval, il doit est soumis à la richesse ou à l’aridité de l’espace, selon où il se trouve à un moment donné. Le paysage naturel mexicain, entre sa jungle et ses espaces déserts, est présenté comme un personnage à part entière. Jouant parfois sur le hors-champ entre espoir, méfiance et piège, VERS LA BATAILLE montre un paysage immense qui est à la fois d’une grande beauté mais aussi d’une dangerosité constante. Le cinéaste porte un grand intérêt à intégrer de nombreux détails dans le cadre, que ce soit la verdure et les plantes, l’aridité et la grandeur des montagnes, la longueur des espaces de circulation, et surtout les différents contrastes de couleurs. Si Aurélien Vernhes-Lermusiaux porte autant d’attention au paysage, en dehors d’un mélange western / survival, c’est parce que l’aventure de Louis a un côté mystique. Au-delà des lettres récitées et des photos de son passé, Louis est dans une quête : il est à la recherche de quelque chose qui n’existe que dans les récits, dans la parole (même si les événements sont véridiques).
Ce côté mystique, c’est aussi cette idée que le film convoque constamment des fantômes. Déjà que Louis est à la recherche de soldats qui sont dans le lointain, par son contretemps il poursuit des morts au combat, il découvre des villages bien silencieux / en feu où les cadavres s’empilent. Mais aussi, c’est la recherche d’une Histoire oubliée : le geste du film d’explorer cette période est comme le geste du photographe de partir capturer des clichés. Ce sont des images et des corps qui s’enfoncent dans les espaces, en train de débroussailler chaque recoin sauvage, pour trouver les traces et les morceaux d’un événement abstrait. Pourtant, Aurélien Vernhes-Lermusiaux trace un chemin émotionnel simple et clair pour son protagoniste, qui n’a aucun point de retour dans son parcours qui s’enfonce dans le paysage. C’est aussi ici même que VERS LA BATAILLE échoue dans son aventure. Au fur et à mesure, il y a un second film qui se construit, comme s’il y avait deux films en un. Il y a celui qui cherche la guerre dans une errance émotionnel et professionnelle. Puis il y a celui qui parle de la mort et de son approche. C’est ce second regard qui plombe le rythme et l’ambiance : il y a beaucoup de lourdeurs dans les dialogues, dans la représentation physique et dans le temps qui est consacré à l’accablement. Même si la question de la mort est logique, elle se veut purement romanesque et réfléchie, sans jamais apporter une dimension organique. Au point de se demander où le film compte se diriger : l’aventure n’a pas grand chose d’organique, mais tout est misé dans l’apparition de détails. Malgré toute l’intensité et la beauté envers le paysage, il ne semble jamais vivant. Comme si le côté survival est coincé dans un paysage lui-même fantomatique.
Le côté mystique provoque une forme de réminiscence, alors que le contretemps dans cet espace sauvage et dangereux est ce qui doit absorber les corps. Ca se remarque avec le cadre purement anecdotique qui ne fait qu’observer les personnages dans leur aventure. Comme si le cadre du film est lui-même un témoin reculé du photographe qui cherche après les lieux de combats. VERS LA BATAILLE est bien plus inspiré quand il y a du mouvement (dans le rapport avec le hors-champ) qu’en transition avec les personnages qui s’arrêtent. Au point d’être très hésitant dans son objectif, de ne pas savoir ce qu’il veut montrer véritablement entre une mise en abîme du regard, une réflexion sur la mort, une exploration d’une guerre oubliée, ou la question de l’amitié entre les peuples. Le long-métrage donne l’impression de ressasser les mêmes images depuis son début, comme si le cadre est bloqué dans le contretemps, à étendre un même mouvement et une même réflexion. Roland Barthes disait, dans son livre « La chambre claire » que « une photo peut être l’objet de trois pratiques (ou de trois émotions, ou de trois intentions) : faire, subir, regarder ». Aurélien Vernhes-Lermusiaux semblait bien parti avec sa mise en abîme de la perception : suivre un désir d’image, construire une image, le trouble de la multiplicité des images, et l’impuissance d’agir sur l’objet photographié. VERS LA BATAILLE n’est pourtant qu’une expérience où l’image évoque et subit le temps, sans faire du paysage un moyen de regarder au-delà de l’image désirée.
VERS LA BATAILLE ; Réalisé par Aurélien Vernhes-Lermusiaux ; Scénario de Aurélien Vernhes-Lermusiaux et Olivier Demangel ; Avec Malik Zidi, Leynar Gomez, Thomas Chabrol, Maxence Tual, Cosme Castro, Sébastien Chassagne, Olivier Chantreau ; France ; 1h30 ; Distribué par Rezo Films ; Sortie le 26 Mai 2021