Loïc Jouenne : jeune auteur/réalisateur de l’horreur

Le cinéma de genre en France est assez rare pour qu’il soit nécessaire de le signaler, de lui ouvrir grand les bras. Depuis longtemps, les américains et les asiatiques ont réussi à prendre le contrôle du cinéma d’horreur, mais il y a de la résistance un peu partout, qui tente de s’affirmer et de faire vivre des valeurs. Ce qu’il manquait terriblement au cinéma horrifique français, c’est la prise de risque – celle qui permet de renouveler une approche et de s’approprier les codes. Loïc Jouenne, jeune auteur / réalisateur français issu de l’EICAR (Ecole des métiers de l’audiovisuel, à Saint-Denis), commence à installer sa patte dans ce genre. Avec seulement trois court-métrages dans le genre horrifique, il montre qu’il a ce mélange d’hommage et de vision personnelle.

Tout a commencé avec NO MORE GRAVES. Dès les premières secondes, sur un plan noir, plusieurs voix over se succèdent pour suggérer des titres dans les journaux d’informations (que ce soit radio ou télévisuel) : ces secondes installent toute une idée qui se poursuivra dans la filmographie du jeune réalisateur. Il énonce là un univers qui va se déployer sous plusieurs visages par la suite. Puis, viennent les premières images : un champ vide dans un plan large, avec un ciel qui recouvre les trois quarts du plan. Le vide est aussi sonore, alors que deux jeunes personnages traversent le plan. On pourrait résumer les débuts de la filmographie ainsi : le genre chez Loïc Jouenne, c’est l’humanité qui traverse un univers horrifique, et non ce-dernier qui vient à l’humanité. Le chaos est déjà présent, la fatalité est là : il ne reste plus qu’à craindre de ne pas se laisser embarquer dans l’univers. Durant une dizaine de minutes, NO MORE GRAVES met en scène cette idée : une sorte d’errance, de fuite, dans un univers dont la forme embrasse chaque partie des images. Dans ce premier court-métrage, le film de zombies se laisse suggérer entre les lignes, mais il s’agit bien plus qu’un film de zombies (il faut mentionner qu’on n’en voit aucun). Même s’il y a les éléments essentiels et récurrents du sous-genre : le bois qui n’en finit pas, le hors-champ des cadres resserrés et l’attention tendue des plans plus larges.

La photographie bien léchée comme il faut, telle une sorte de vernis au-dessus d’une forme déjà inquiétante (on parle bien d’ambiance), devient rapidement un tableau fantasmagorique : une sortie de la réalité vers un univers plus obscur mais qui sème quelques indices de réalité dans les images. L’horreur chez Loïc Jouenne, telle une lueur qui vient se placer devant la réalité. HULDRA en est le parfait exemple, où le jeune réalisateur pousse encore plus loin ses idées pré-établies dans NO MORE GRAVES. Dès le premier plan, on y retrouve une trace du court-métrage précédent : un arbre vu en contre-plongée totale, signe d’un espace pas très accueillant. Pourtant, la suite se déroule bien dans la chambre d’une petite fille. L’esthétique principale chez Loïc Jouenne joue donc du huis-clos, mais ce n’est pas tout à fait cela : la porte qui se referme laisse entrevoir une possible issue de l’univers créé – mais pour aller vers un autre univers sous les jougs de l’enfer. Ainsi, il est plus raisonnable de parler d’enfermement, de piège soumis par l’univers horrifique dans un espace réel. La seule lampe de chevet présente dans HULDRA désigne toute cette esthétique de l’incrustation d’un univers dans un autre. Mais surtout, le court-métrage montre que le cinéma de genre horrifique, la création du sentiment de peur, s’effectue par la prise de pouvoir de l’horreur sur le réel, du mal à l’aise sur le confort, telle un écrasement de l’un sur l’autre. Il faut également remarquer que l’utilisation de la caméra subjective est un atout dans ces court-métrages, autant par l’emprise sensorielle / émotive que par l’apport esthétique qui crée une brèche entre la réalité et la fantasmagorie.

Dans MUFFIN, la réalité revient à grand pas comme elle le fut dans NO MORE GRAVES, dans une esthétique plus trompeuse. Ce retour au premier court-métrage s’effectue avec une nouvelle idée dans le ton de l’univers du jeune réalisateur. Ce n’est pas tout de faire traverser l’humanité dans l’univers horrifique, alors Loïc Jouenne décide de leur donner une personnalité, une âme encore plus vivante. L’intégration de l’absurde (une sorte d’humour qui ne dit pas son nom mais qui penche vers le surréalisme poussé) est une valeur qui ne pouvait être absente de ce court-métrage. Rien que par son titre, le court-métrage MUFFIN représente toute la forme et la direction fantasmagorique d’un univers : il y a l’évidence d’un mystère qui débouche sur le twist gentil de l’improbabilité. C’est ce dernier élément qui constitue toute l’oeuvre actuelle de Loïc Jouenne : ce petit morceau d’irréel qui colle si parfaitement au réel, mais dont l’accès ne peut se faire que par la fantasmagorie. Parce que finalement, comment gérer un univers horrifique ? Les court-métrages de Loïc Jouenne répondent simplement et tout justement : par le mélange de l’évident réaliste et de l’angoissant surréaliste.

Cet angoissant surréaliste est une manière de jouer sur le corps des humains qui traversent l’horreur. Que ce soit dans NO MORE GRAVES, dans HULDRA ou dans MUFFIN, il y a une idée claire de mise en scène sur le corps physique. Tout d’abord, que ce soit par la fuite, par le déplacement à quatre pattes ou le recroquevillement sous les couettes : il y a une décomposition évidente. Plusieurs fois, dans les trois films, l’horreur se traduit par le morcellement du corps par l’image. Ainsi, l’horreur se dévoile comme d’abord un élément immatériel qui prive le corps de liberté et d’amplitudes dans le mouvement. Au fur et à mesure que l’humain s’embourbe dans l’univers horrifique, il cause la disparition de son propre corps. Telle une perte de vie qui se transfère vers une personnification de l’horreur, une matérialité de la menace fantasmagorique. Le corps devient une mécanique qui aimante la menace horrifique, comme des attitudes répétées dans une petite bulle qui finira par éclater. L’horreur chez Loïc Jouenne est comme l’invasion d’une immatérialité se personnifiant dans un espace matériel réel et figé. A suivre avec LES MURMURES DU VENT, sortie dès cette semaine, titre ô combien évocateur d’un univers prometteur.

Lien vers NO MORE GRAVES
Lien vers HULDRA
Lien vers MUFFIN

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