En 2016, Robert Eggers nous ravissait avec son premier long-métrage THE WITCH, film à multiples ambiances aussi bien dramatique, horrifique et fantastique. Traitant déjà un conte folklorique, le cinéaste américain explore ici les vieilles légendes marines avec un récit mettant en scène deux gardiens de phare. Les deux protagonistes arrivent sur une île lointaine, petite et très mystérieuse, où ils ne seront qu’à deux. Mais surtout, Robert Eggers place son film dans la Nouvelle-Angleterre à la fin du XIXe siècle, et cela a une grande importance dans sa façon d’appréhender et utiliser l’espace de l’île. Pour s’approprier les légendes marines, le cinéaste travaille beaucoup le son et surtout les bruitages. Le film alterne beaucoup entre le vacarme extérieur et le silence énigmatique des intérieurs.
Il ne faut pas s’y tromper, THE LIGHTHOUSE est une œuvre radicale, dépassant l’exercice de style et le dispositif de THE WITCH. Robert Eggers nous propose ici une expérience entre l’hallucination et la folie organique, où il intègre de nombreuses allégories. Encore une fois, le cinéaste montre que le cinéma d’aujourd’hui a tendance à effacer et dépasser le principe des genres, pour mieux les mélanger et les contourner. Ce n’est ni un film d’horreur, ni du fantastique, mais un véritable conte. Le cinéaste joue avec les images, pour que le vrai et le faux ne peuvent être distingués l’un de l’autre, formant ainsi l’allégorie de la psychologie par la folie. Cependant, c’est cette fois une sorte de frein. Car contrairement à la famille et à l’intimité concrète dans THE WITCH, THE LIGHTHOUSE ne possède pas de point d’ancrage pour notre croyance en certains éléments. Chaque image, chaque attitude, chaque attente, chaque expression de folie sont dans l’abstrait. Robert Eggers n’utilise pas l’allégorie, il en fait un film.
Mais ce n’est pas si problématique, parce que les images sont aussi radicalement influencées que somptueusement envoûtantes. Alors qu’il s’appuyait sur des codes graphiques de l’horreur dans THE WITCH, Robert Eggers convoque totalement l’expressionnisme allemand des années 1930 pour ce film. Dans les clair-obscur, dans les plans renversés, dans le symbolisme des décors, dans le grain de l’image, dans le format carré et dans les bruitages appuyés, il y a tout une palette d’ambition esthétique. Toujours avec un rythme narratif en crescendo, le cinéaste s’appuie donc sur l’expressionnisme en noir & blanc pour explorer ces âmes perdues dans l’obscurité. Une esthétique baroque et hypnotique où le cadre s’attarde longuement sur les visages monstrueux et ambiguës de Willem Dafoe & Robert Pattison, tous deux excellents.
THE LIGHTHOUSE est un conte cauchemardesque, comme l’était son prédécesseur THE WITCH, mais avec une ambition et un dispositif étendu-e-s. Rien de mieux donc que cette île lontaine, désertée et mystérieuse pour imager le malaise et l’austérité qui entourent les protagonistes. Un cauchemar qui semble s’actualiser chaque nuit, pour prendre un niveau supplémentaire dans la folie. Mais surtout un cauchemar déchaîné, où les mouvements sont de plus en plus sauvages : permettant de passer de l’ennui / des remords de l’humain vers la folie bestiale. Robert Eggers met en scène un huis-clos où la lumière révèle les conflits intimes, projetant ainsi la folie intérieure en un déchaînement physique. Ce n’est pour rien que Robert Eggers a d’abord commencé comme directeur artistique : son cinéma montre que les espaces et la photographie sont les éléments influant sur sa mise en scène. Et rien que cela, c’est un grand geste de cinéma.
THE LIGHTHOUSE
Réalisation Robert Eggers
Scénario Robert Eggers, Max Eggers
Casting Willem Dafoe, Robert Pattinson, Valeriia Karaman
Pays Canada, États-Unis
Distribution Universal
Durée 1h50
Sortie 18 Décembre 2019
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