Prenez une pincée du film d’action à la Liam Neeson où ses compétences hors du commun lui permettent de se venger, puis reprenez exactement la recette de la saga JOHN WICK. Lorsque le mélange est fait, il en sort NOBODY, écrit par le scénariste des John Wick, et dirigé par Ilya Naishuller dont c’est le second long-métrage en six ans. Pourtant, tout commence avec humour. Pendant une poignée de minutes, le montage s’amuse à présenter le quotidien du protagoniste Hutch (incarné par Bob Odenkirk). Un rythme très ciselé, avec des plans qui durent quelques secondes, et des coupes sèches dans le but de montrer un quotidien très répétitif. C’est de l’humour parce qu’il y a la volonté d’appuyer sur de petits gestes du quotidiens (comme le café matinal, la poubelle à sortir, le pointage au travail, les exercices physiques en extérieur, etc) en indiquant les jours de la semaine à l’écran. Jusqu’à ce que les codes du film d’action s’invitent dans l’espace, sans avoir été cherché au préalable par le récit ou les personnages. C’est par le sous-genre du home invasion que NOBODY commence à semer les graines d’actioner.
Toutefois, ce n’est pas un film d’action brutal, qui enchaîne les séquences de violence avec les armes et le sang. Au contraire, tout est progressif. Dans la durée modeste de 92 minutes, le scénariste et le réalisateur prennent leur temps pour installer chaque événement. Au-delà d’affecter la vie familiale du protagoniste, c’est la nonchalance de celui-ci qui gouverne l’atmosphère et la mise en scène avant la séquence qui fera basculer le film. Parce que oui, NOBODY basculera dans l’actioner pur et dur vers sa moitié. Depuis le home invasion, la mise en scène suggère que les graines de la violence repoussent petit à petit à l’intérieur du protagoniste. Le rythme du film est calqué sur l’attitude de Bob Odenkirk, qui se laisse dévorer par la violence, graduellement d’une séquence de traque à une chasse à l’homme. Comme si le long-métrage passe d’un récit de justicier contre son gré, à un actioner avec un antagoniste déterminé. Même si les personnages qu’affronte le protagoniste sont assez faibles (que ce soit en personnalités standards ou en développement d’environnement / de contexte), aucune scène de violence n’est illisible. Le réalisateur Ilya Naishuller prend soin de laisser des repères spatiaux, de n’occulter aucun détail, et de créer une chorégraphie qui ne morcelle pas trop les corps : la violence n’est jamais un effet de sensationnalisme, mais un élément divertissant dont il faut profiter.
Le cinéaste n’hésite jamais à nuancer la perception de la violence. Si la scène de basculement du récit est très inspirée par des romans graphiques, il arrive que la caméra se pose pour contempler l’action, ou même qu’elle utilise le hors-champ pour suggérer une patience avant les coups. Ilya Naishuller construit toutes les étapes qui amènent à des ruptures de tons et une montée en adrénaline. Si bien que la mise en scène de la violence fonctionne, à quelques scènes près, comme le protagoniste qui se laisse dévorer par elle petit à petit. Il y a d’abord les premières violences, puis il y a la brutalité et l’intensité pures, jusqu’à se diriger vers un final où le burlesque s’invite. Parsemée de pointes d’humour, jusqu’aux gags de la bataille finale, l’esthétique est dans la frontière entre l’action pure et l’agitation gratuite. C’est aussi ce qui limite NOBODY, parce que le film n’apporte rien de nouveau, mais surtout il a trop tendance à être une photocopie d’une recette trop connue (Derek Kolstad est scénariste). C’est divertissant mais pas mémorable, tel un n-ième produit dans la masse des actioners actuels. Il y a beaucoup de belles idées, mais le récit est réduit à attendre la violence et les pointes d’humour. Au point que le film a parfois du mal à assumer son manque d’enjeu, notamment dans les ruptures de tons, que ce soit narratif ou visuel.
Bien que le récit, grâce au montage, prend son temps de dévoiler les éléments de la vie (passée et présente) du protagoniste, tout se construit par fragments. C’est la présence loufoque et le corps fatigué de Bob Odenkirk qui relie tous ces moments. Il n’y a jamais réellement de grand danger, parce que le film nous rassure rapidement sur les capacités de son protagoniste, mais il y a un tempo qui fonctionne parce qu’il favorise la construction des chorégraphies. La prétention d’une sur-intrigue est laissée de côté, pour favoriser une ambiance néo-noire, presque onirique, où les scènes de nuit ou la faible luminosité sont les espaces privilégiés pour faire ressortir la violence. Comme le protagoniste qui a deux visages, le gros bras dont il faut se méfier et le père de famille monsieur-tout-le-monde nonchalant, NOBODY a deux facettes visuelles : la lumière et l’humour sur ce qui est prompt à disparaître, puis l’obscurité sur la sauvagerie des personnages. Il ne serait pas étonnant qu’il soit l’introduction à une nouvelle saga. C’est tout ce que l’on demande à un film dirigé dans ses limites : l’expérience est timide mais suffisante pour être divertissante.
NOBODY ; Réalisé par Ilya Naishuller ; Écrit par Derek Kolstad ; Avec Bob Odenkirk, Connie Nielsen, Aleksey Serebryakov, Christopher Lloyd, RZA, Michael Ironside, Colin Salmon, Billy MacLellan, Gage Munroe, Araya Mengesha ; États-Unis ; 1h32; Distribué par Universal ; Sortie le 2 Juin 2021