Cendrillon (2015)

Réalisé par Kenneth Branagh. Écrit par Chris Weitz. Avec Lily James, Cate Blanchett, Sophie McShera, Holliday Grainger, Richard Madden, Derek Jacobi, Stellan Skarsgard, Helena Bonham Carter, Ben Chaplin. Etats-Unis / Royaume-Uni. 105 minutes. Sortie française le 25 Mars 2015.

Il y a ceux qui définissent Kenneth Branagh à THOR ou à THE RYAN INITIATIVE. Et il y a ceux ceux qui le définissent par MUCH ADO ABOUT NOTHING. Je fais partie de la seconde catégorie, considérant qu’il s’agit de son meilleur film en tant que réalisateur. CENDRILLON en est comme un embryon qui a du mal à éclore. Les volontés et la patte Branagh (n’oublions pas qu’il est british) sont visibles, mais tellement épurés. Ceci à cause d’un seul nom, celui de Disney, qui vient académiser toute la vision du cinéaste. Il est temps de faire le point sur ce qui, dans le film, appartient à la patte Branagh et ce qui convient à la marque Disney.

Made in Branagh
Je vais prendre l’exemple de MUCH ADO ABOUT NOTHING, qui reste une référence dans le style de Kenneth Branagh. Ses personnages féminins, alors interprétés par Emma Thompson et Kate Beckinsale, crevaient l’écran. Leur place devient le centre de toutes les situations, comme si le film ne pouvait s’exprimer qu’à travers elles. Branagh fait de même ici avec Lily James, Cate Blanchett, Sophie McShera et Holiday Grainger. Ce quator déborde d’énergie. Mis à part la scène du repas où Lily James est rejetée par Cate Blanchett, les actrices sont toujours en mouvement. Il y a l’idée d’occuper tout le cadre par la présence féminine, pour ainsi entrer profondément dans l’idée de la tendresse romanesque. Il suffit de se souvenir aussi de cette scène où les prétendantes au prince défilent une à une les escaliers, au début du bal.

Cette façon de faire imposer les actrices dans le cadre (même au générique de fin, quatre des cinq premiers noms sont des actrices) va de pair avec la convenance des plans de Kenneth Branagh. On se souvient bien entendu de ses plans académiques de MUCH ADO ABOUT NOTHING : où la caméra n’était que témoin des personnages. Le cinéaste anglais fait de même avec CENDRILLON. Formellement, il trouvera de l’inspiration dans quelques plans seulement. Il fait partie de ces cinéastes dont la caméra n’est qu’un substitut à capter la mise en scène. Il y a tout de même certains moments où l’originalité doit venir. Sans raconter le plan, celui du changement de robe de Lily James est d’une beauté incroyable. Toute la grâce de la magie est emportée dans un fond uni où virevoltent les couleurs (un plan qui peut faire penser à la plongée finale de Loïe Fuller pour LE LYS DE LA VIE).

Dans sa mise en scène, Kenneth Branagh retrouve un brin de poésie. Cela est dû au texte, directement saisi du conte original. A la manière de MUCH ADO ABOUT NOTHING, tout personnage (aussi bon que mauvais) a le droit à ses moments de poésie. Aucune noirceur ne vient s’insérer dans le film. CENDRILLON se déroule comme une petite fable bien mignonne qui a pourtant du mal à décoller. La faute à un Branagh qui a oublié sa fougue d’antan. L’éxubérance et la folie de ses premières réalisations se sont volatilisées, au profit d’un ton plus léger et qui préfère rester en surface. Malgré quelques fulgurances ironiques et absurdes dans sa mise en scène, on se demande parfois si Branagh a vraiment les mains liées.

En effet, le film se dote de plusieurs touches ironiques et absurdes. Mais encore une fois, cela n’est appliqué qu’aux personnages féminins. La dimension royale des personnages masculins est trop premier degré pour se distinguer. Même si à quelques instants, Branagh joue sur le texte pour faire sourire son spectateur (les réponses coup sur coup du roi et du prince en champ/contre-champ est un exemple). Les personnages féminins sont tellement décalées, que le conte en devient plus tendre à suivre. Les deux demi-soeurs de Cendrillon sont d’une absurdité amusante, tandis que Cate Blanchett a un rôle rempli d’ironie. L’obsession de son personnage provoque un caractère ironique dans ses attitudes, ses postures et ses expressions. Quant à Cendrillon (la pétillante et charmante Lily James, de DOWNTON ABBEY), elle est constamment placée entre la ligne de la rébellion vaine et le mur. Naïve à souhait, Cendrillon est un bijou de délicatesse absurde. On notera par exemple cette fabuleuse scène où ses demi-soeurs font des essayages dans une chambre ; et dont les rôles entre Lily James et Sophie McShera sont inversés par rapport à ceux qu’elles ont dans la série DOWNTON ABBEY. Branagh joue parfaitement là-dessus.

Made in Disney
Le grand problème avec tout cela est que, même si les idées sont claires, elles ne peuvent pas aboutir. Chez Disney, ils sont très doués pour gâcher le talent d’un cinéaste. Tim Burton s’est embourbé dedans, Sam Raimi a survécu, Rob Marshall a fait n’importe quoi et Branagh tente de sauver le peu qu’il lui reste. Car à Disney, on adore les jolies conte de fées complètement niais et enfantin. Toute l’esthétique est pensée par un décor jamais utilisé. Ce qui est dommage, car il y avait peut-être quelques chose à faire sur le fantasme de la richesse. Mais tout est englué dans ces couleurs inutiles et ces nombreux décors cachés. Car même si le découpage est d’un convenu exemplaire, cela n’empêche pas une idée très simple. Le principal est de filmer les acteurs, rien que les acteurs, délivrant le texte à toute allure. Aucune pause n’est accordée, à la limite du récital.

C’est là que Disney, par sa politique de la beauté gentille, rend le film bien trop timide. La mise en scène de Branagh peine à faire valoir sa justesse dans la durée. Chaque idée du cinéaste est coupée court par une adaptation trait pour trait du conte original. C’est là qu’on voit ce que Disney veut vraiment. De manière très cynique, il ne s’agit que de ré-adapter leurs contes en version live. L’intérêt frôle le null total, mais qu’importe, le casting est cinq étoiles (Stellan Skarsgard, Derek Jacobi, Ben Chaplin viennent le compléter) et tout est pensé comme la contemplation de couleurs impressionnistes.

Par ceci, Disney fait un grand coup : la magie féerique qu’on leur connait bien vient pomper tout espoir de se démarquer du conte original. On a pas vu CENDRILLON, on a vu un CENDRILLON parmi d’autres. Cette pensée qui vient au générique de fin mine complètement le moral. Certes vos enfants seront conquis, mais pour ceux qui connaissent Kenneth Branagh, vaut mieux se revoir rapidement MUCH ADO ABOUT NOTHING. Le film est loin d’être mauvais ou pathétique ou totalement niais : les volontés sont présentes, le conte est un plaisir à voir par ses couleurs et les acteurs s’amusent.

Un élément que Disney a sut faire convenablement, en mettant Kenneth Branagh à la baguette, c’est les ajustements au niveau des personnages. Au-delà de l’ironie et de quelques touches d’absurdités made in Branagh, le film est une vision intérieure des personnages. « Have courage and be kind » est le léger message qui traverse tout le long-métrage. Que ce soit Cendrillon, le Prince Kit ou les autres personnages, le film sonde les fantasmes de chacun. Et toutes les situations du film sont justifiées à travers cela. Il est question de se trouver soi-même, de compléter entièrement sa personnalité (que le personnage soit bon ou mauvais). De cette manière, malgré la magie pompeuse made in Disney, nous avons ici un film qui veut montrer la vie « telle qu’elle pourrait être ». La scène de la balançoire est l’une des plus belles scènes du film, somme de toutes les idées imbriquées.

3 / 5