Les femmes ont eu une place très importante au sein de cette huitième édition du Festival des Arcs. Même si le choix de faire une section spéciale « Nouvelles Femmes de Cinéma » est discutable (il ne s’agit pas de les traiter à part pour les mettre en valeur, comme l’a fait cette section, mais il s’agirait de les confondre avec les hommes de cinéma), beaucoup de films se sont retrouvés être alignés sur une pensée consacrée à la femme. Elle n’est pas que beauté, que figure de sensorialité et de tendresse. Elle est également figure de souffrance, de mélancolie et d’espoir. CLAIR OBSCUR montre effectivement deux femmes soumises à leur maris respectifs, mais traite le sujet de façon à leur ouvrir la voie de l’espoir, de l’enchantement d’une transformation. Le film approche ses femmes comme un élan de renaissance, en étant à la fois une frontalité et un apaisement.
Le long-métrage n’a pas l’ambition d’offrir une solution, il explore les difficultés pour retrouver une dignité dans la fatalité. Ainsi, la cinéaste Yesim Ustaoglu élabore un miroir entre deux protagonistes féminines. Leur soumission à leur mari respectif est différente, mais toutefois tout aussi suffocante. Comme le dit si bien le pitch du film, il s’agit d’un empêchement à grandir (à évoluer par soi-même), à découvrir (soit toujours accompagnée pour l’une, soit enfermée chez elle pour l’autre) et à l’amour (le mariage forcé, le soucis de l’affection, etc…). Ce miroir est comme une orchestration au montage : on passe d’une protagoniste à l’autre comme on passe d’une danse de ballet à la suivante. Même si, dans une seconde partie, les deux protagonistes ont de multiples scènes ensemble dans une même pièce, chaque plan se concentre sur seulement l’une d’entre elle.
De plus que le Yesim Ustaoglu a compris comment capter les émotions de chacune. Pour l’une des deux, les nerfs explosent plus tard que l’autre. Ainsi, la cinéaste arrive à une créer une temporalité à plusieurs visages au sein de ma mise en scène. Les émotions s’alternent pour l’une, et s’intensifient pour l’autre. Mais même à l’intérieur des émotions d’une seule, le temps est éclaté, pour mieux se reposer sur l’exploration d’une intimité. La force de la mise en scène de Yesim Ustaoglu est de ne jamais intégrer de fioritures : elle se place dans les attitudes intimes, dans des instants du quotidien à priori insignifiants, pour en faire la source de toutes les émotions traversées.
Ainsi, la cinéaste peut se permettre de régler son esthétique selon les moments charnières. Les instants les plus cruels sont des plans-séquences d’une suffocation qui préfère regarder / accompagner les émotions (le relâchement, la tristesse, la colère, la brutalité physique, etc…). En parallèle, les moments les plus calmes (tendresse, romance, joie, etc…) sont des plans courts montés dans des espaces / paysages qui s’ouvrent aux émotions. Au contraire des plans-séquences, où les espaces / paysages ne sont presque pas visibles (par le resserrement des plans sur les comédiennes) pour créer un effet de cloisonnement et d’intériorisation (une succession de plans aurait dénaturé le renfermement et ouvert les angles).
Ces deux personnages féminins sont deux figures très fortes, qui malgré la soumission et la peine endurée durant le film, s’imposent comme ceux qui utilisent les mêmes moyens que leurs oppresseurs pour se rebeller. En quelque sorte, le chemin ouvert par le film est celui qui emprunte un autre miroir : celui d’infliger à la société ce qu’elle fait subir. D’où le clair et l’obscur du titre, qui fonctionnent à la fois dans la danse des mouvements, des plans, mais qui fonctionnent également dans les réflexes des protagonistes. Un film qui tend le couteau de la brutalité pour justement y mettre fin, dans une société qui est connue pour ses horreurs sociales.
CLAIR OBSCUR de Yesim Ustaoglu.
Avec Funda Eryigit, Mehmet Kurtulus, Ecem Uzun, Okan Yalabik, Sema Poyraz.
Turquie / 105 minutes / 2017