LES ARCS FILM FESTIVAL 2019 – Compétition Long-Métrages
Premier long-métrage pour Fyzal Boulifa, qui contient déjà énormément de promesses et d’intentions esthétiques. Le film s’inscrit parfaitement dans le cinéma britannique, très caractérisé et réputé pour son regard sur la société et sur la tragique intimité des gens. Ici, il s’agit de suivre Lynn et Lucy pendant quelques jours, qui sont deux amies d’enfance très proches. Leur relation est fusionnelle, au point d’avoir fait le même tatouage au même endroit : deux cœurs derrière l’épaule droite. Elles sont même restées très proches au point de voir régulièrement, et d’habiter l’une en face de l’autre dans un petit quartier résidentiel. Elles sont meilleures amies alors que leurs personnalités les opposent. Lynn est plutôt timide et réservée, ayant épousée son petit-ami d’enfance et avec qui elle a eu une fille. De son côté, Lucy est charismatique, volatile, fêtarde et vient juste d’avoir son premier enfant. Sauf que Lucy n’est pas une mère identique à Lynn.
LYNN + LUCY parle des femmes avec un regard féministe. Les personnages féminins sont le centre du film, mais surtout le centre de toute la dramaturgie. À tel point que les personnages masculins sont tous en retraits, avec très peu de répliques, soient cantonnés à leur domicile ou en dehors du quartier. Chaque personnage masculin est en quelque sorte hors-champ, n’agissant jamais sur la narration. On voit même l’émission britannique « Loose Women » animées uniquement par des femmes. Un détail plus qu’évocateur. Que ce soit Lynn ou Lucy, Fyzal Boulifa filme des femmes menottées à leur vie, ne pouvant se libérer des chaînes qui les emprisonnent de leur domicile respectif, ne pouvant s’échapper de la vie toute tracée dans laquelle elles sont plongées. En plus de cela, Lynn et Lucy subissent les regards, les préjugés, les étiquettes des autres habitant-e-s du quartier résidentiel, et surtout des autres femmes. On pourra peut-être regretter ce besoin artificiel de vouloir encore nourrir le cliché des « méchantes filles du lycée » qui ont échouées et celui des « victimes du lycée » qui ont réussies professionnellement…
Sauf que le long-métrage n’est jamais à ce propos, et n’en fait qu’un contexte pour permettre à Lynn de pouvoir s’échapper quelques temps de sa vie si enfermée. Fyzal Boulifa capte un feu brûlant au sein de cette communauté. Toute la méchanceté, la destruction de l’image d’autrui, les mensonges et la haine, sont des éléments que le cinéaste filme avec intensité et brutalité. Avant que n’arrive l’élément perturbateur, le cadre nous présente l’espoir de Lynn et Lucy de pouvoir rêver un Samedi soir, de pouvoir mettre leur vie en parenthèse pour rattraper leur jeunesse et leurs rêves. Mais ce n’est que de courte durée, car tout le reste du film n’est que tragédie cruelle. Le vrai visage de la société moderne les rattrape, et s’acharne contre eux. Lorsque l’une sombre, l’autre grimpe les échelons sociaux : dans les deux situations, Lynn et Lucy perdent de vue l’essentiel, la vérité et la force de leur relation. La fracture sociale moderne se projette dans la fracture entre Lynn et Lucy.
Fyzal Boulifa y constitue alors un cadre plus attentif, prenant davantage le temps de regarder et d’explorer les émotions et réactions de ses deux protagonistes féminins. Même si Lynn est davantage au cœur du film, et Lucy de plus en plus en retrait, c’est tout le génie du cadre et de la mise en scène du cinéaste. Parce que Lucy est de plus en plus rejetée par la société autour d’elle, alors le cadre l’efface petit à petit du champ, et la mise en scène la projette dans la distance. Dans cette chronique bouleversante et glaçante de deux femmes, la force mise en scène est aussi de réussir à saisir toutes les tensions de la dramaturgie. Les corps se rétractent, les regards sont de plus en plus fuyants, et les attitudes davantage désabusées. L’engouement et frivolité du début du film ont disparu. Dès l’élément perturbateur, Fyzal Boulifa travaille sur le silence qui suggère toute la douleur des protagonistes. Dans un format carré, l’emprisonnement physique et émotionnel de Lynn et Lucy est brutal, provoquant une immersion obligée dans la vie envahissante de ce quartier résidentiel où rien ne peut être caché. Le cadre montre également que l’image peut remplacer la parole pour exprimer la souffrance intime, surtout lorsque les interprétations sont très justes.
LYNN + LUCY
Réalisation, Scénario Fyzal Boulifa
Casting Roxanne Scrimshaw, Nichola Burley, Shaq B. Grant, Samson Cox-Vinell, Kacey Ainsworth, Jennifer Lee Moon, Ashleigh Bannister
Pays Royaume-Uni
Durée 1h28
aucune sortie prévue