
Invité de la nouvelle édition du festival New Images (un évènement crée et produit par le Forum avec désormais l’association I Love Transmedia), le scénariste Ed Solomon (MEN IN BLACK, X-MEN, MOSAIC – réalisé par Steven Soderbergh pour téléphone mobile & iPad, puis en mini-série pour HBO) revient pour nous sur les possibilités qu’offrent les nouveaux supports de diffusion, avec toujours l’idée que l’histoire et l’émotion priment sur le reste.
Est-ce évident pour un scénariste de cinéma d’accepter un projet « nouveau média » tel que MOSAIC ?
Ed Solomon – Écrire reste un procédé identique, si vous arrivez à conserver la même discipline et les mêmes objectifs selon vos projets. C’est très facile de s’adapter selon les supports ; Steven cherchait quelqu’un qui relèverait le défi, et qui souhaitait sortir du circuit des studios hollywoodiens fatigués il ne réfléchit plus qu’en termes quantifiables, comme les datas, mais plus en émotions. J’ai écrit plusieurs longs métrages, mais aussi de nombreuses pièces de théâtre et expérimenter beaucoup en télévision, j’ai alterné comédies et drames, toujours avec curiosité. La rencontre paraissait alors logique pour nous deux. Il m’a présenté MOSAIC en me disant que j’allais soit adorer soit détester le concept, mais la promesse de travailler sur un projet inédit m’a séduit d’entrée. J’avais envie, tout comme Steven, d’explorer des terrains inconnus.
J’ai toujours aimé déchiffrer de nouveaux univers. Dans mes précédents projets, je pouvais arriver sans réellement connaître le contexte. Mon premier film BILL & TED’S EXCELLENT ADVENTURE est parti d’une blague avec un ami, sans connaissance de l’industrie cinématographique. Mon scénario pour X-MEN a été refusé par les studios car je souhaitais donner de vrais caractères aux personnages. Pour MOSAIC, nous avons mis à contribution toutes nos expériences passées pour être à la hauteur, et ne pas prendre le public de haut. Notre approche ne ressemblait à rien de connu, nous allions expérimenter.

Comment envisager ces nouvelles créations ?
ES – Tous ces nouveaux supports sont ceux qu’utilisent les gens, mais ils consomment aussi des films ou des séries. Et il existe toujours des mauvais films, c’est assez facile d’en écrire : peu importe le support. La vraie réflexion est de créer le bon projet, de faire le travail de création nécessaire, d’écrire et de ré-écrire pour développer la bonne histoire entre soi et son audience. Le public et les créateurs sont souvent effrayés par la technologie, la nouveauté, alors qu’au final c’est absolument la même chose. La technologie est juste l’outil de communication vers le public, ça n’est pas ça qui est important. Le principal problème avec les nouvelles écritures aujourd’hui est d’envisager le support de diffusion comme la problématique : c’est l’écriture qui compte, quitte à être tout aussi complexe qu’avant. Les « fenêtres » de diffusion sont nouvelles, excitantes et cachent souvent la vraie question : il faut se concentrer sur ce qui est diffusé, pas l’écran de diffusion.
Si vous souhaitez embrasser complètement ces nouveaux médias, cela vous force à vous réveiller. A revoir intégralement votre façon de concevoir les choses. Cela peut secouer, mais aussi vous donner de l’énergie et de la fraîcheur dans votre approche des histoires à raconter. Avec Steven sur MOSAIC, nous avons vu cela comme l’occasion de combiner nos 60 ans d’expériences pour mieux avancer (par instinct) dans l’inconnu. Quitte à échouer, mais il fallait essayer.
Nous sommes donc dans une période laboratoire ?
ES – En se confrontant à ces nouveaux médias de création, on devient de plus en plus à l’aise pour en imaginer les histoires. Mais je n’ai jamais senti que nous allions écrire de meilleures histoires en soi : j’y vois plus l’opportunité de nous adresser à des publics différents. Les grandes histoires ne résultent pas de leur support : si cela était vrai, par définition l’arrivée des ordinateurs aurait pu changer la façon d’écrire, et la qualité des histoires. Le vrai enjeu résidera toujours dans l’effort créatif jour après jour, semaine après semaine, assis sur son fauteuil à imaginer nos prochaines histoires.

On peut donc imaginer écrire demain un scénario, et ensuite trouver le support le plus pertinent ?
ES – Cela fait 4 ans que nous avons débuté le travail sur MOSAIC, entre le prototype et la période de production, et je viens de terminer l’écriture d’un second projet (de 600 pages, ndlr). J’ai désormais plus de recul sur la conception de projets « branching narrative ». Il n’y a pas deux façons d’aborder ce type de film, avoir une bonne idée ou vouloir utiliser un support en particulier. Votre idée doit épouser la forme : si l’auteur est à l’aise avec l’ensemble des formats existants, il sera à même de proposer une bonne histoire peu importe sa finalité. C’est au milieu de la conception de MOSAIC que j’ai imaginé un deuxième projet qui pourrait bénéficier du même dispositif. Je suis très heureux de faire partie de ce projet, car il y a 4 ans personne ne travaillait sur ce sujet (pas au niveau de Steven Soderbergh). Mais maintenant j’ai l’impression de sortir d’un cycle d’études approfondis sur le sujet, avec un merveilleux professeur. C’est un énorme privilège.
La mini-série sur HBO (et OCS en France, ndlr) est un tout autre projet, une façon différente de raconter l’histoire. Dans sa version interactive, vous êtes au centre de l’histoire, vous la percevez de façon très personnelle. En télévision, dans sa version linéaire, nous n’avons pas simplement recopier une des branches de l’histoire : nous l’avons réinventée. Pour celle disponible en Europe et aux USA, nous nous sommes réellement posés la question de ce que nous voulions raconter sans nous soucier de l’application. Steven est reparti en montage pour en sortir une autre version, avec un autre point de vue pour le spectateur, et une tension différente. Pour un storytelling geek comme moi, c’est fascinant.
Comment se modifie votre rapport au public ?
ES – Il y a deux façons de réfléchir à son audience. Soit vous pensez en premier à ce qu’elle veut, et vous risquez d’écrire une mauvaise histoire. Soit vous les invitez dans un monde inconnu et nouveau, les rapprocher de votre intérêt au coeur du scénario. Pour les projets nouvelles écritures, l’erreur est régulièrement de penser que les interactions intéressent le public. Alors qu’il faut réfléchir à qui on s’adresse : pour quel âge, quels personnes… comme des enfants, s’ils sont âgés de 2, 3, 12 ou 18 ans. Si vous arrivez à connecter avec eux au niveau émotionnel, peu importe la technologie. Ils verront au-delà du support, que ce soit un écran, un smartphone, ou un casque.
Le problème suivant est que les gens sont très peu à l’aise avec les nouvelles technologies, et se focalisent beaucoup sur leur fonctionnement. Il faut donc s’affranchir de cela, se familiariser avec les nouveaux usages. J’essaie de me focaliser avant tout sur la personne qui va recevoir mon histoire : il faut l’envisager comme une personne intelligente, capable de recevoir ses idées, de les comprendre, et ne jamais les prendre de haut. Le reste est superflu : les innovations d’aujourd’hui seront rapidement obsolètes.
Lorsqu’on développe une narration, on vient toucher le public qui vit avec son récit. Si on y ajoute une interactivité, faire des choix, répondre à une question, cela change les choses. Et c’est un tout autre univers à explorer : il faut passer de la passivité face à l’histoire à l’interaction, sans confondre cela avec du jeu vidéo. Vouloir transformer la narration en jeu vidéo (gamifier), c’est une grave erreur. Pour le storytelling interactif, cela veut dire qu’il faut réellement se poser la question de la pertinence de son histoire et des choix à donner au spectateur. Toutes les histoires ne sont pas pertinentes pour ces nouveaux supports : j’écris actuellement mon 3e projet interactif, et je commence à m’y sentir plus à l’aise. Tout comme le reste de l’industrie.
New Images, du 4 au 8 avril au Forum des Images.
Credits photo : Photo by Claudette Barius (collider.com)
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