Rencontre avec Quentin Dupieux

Rencontre avec Quentin Dupieux

Quentin Dupieux, que certains connaissent mieux sous le pseudonyme musical de Mr.Oizo, fait partie de ces personnages emblématiques qu’on respecte et qu’on aimerait bien croiser un jour sur son chemin. Donc forcément, quand l’occasion s’est présentée à moi, je l’ai saisie tel Gollum et son précieux. C’est pour la promo de Wrong Cops, son nouveau film à la patte bien Dupieuxesque, qu’une table ronde de 40 minutes (selon la police, 3 minutes selon moi), a été organisée. Retour sur cette rencontre.

La genèse

Le 19 mars prochain sortira Wrong Cops, le nouveau long-métrage aux tonalités absurdes de Quentin Dupieux. L’histoire s’est construite autour de l’excellent Mark Burnham (Duke), flic pourri, mélomane et dealer, et de ses acolytes tout aussi pervertis du commissariat. « Au départ, le film ne devait durer que 15 minutes, avec Marilyn Manson et Mark Burnham. Ça devait être un film promo pour mon nouveau disque. Mais plutôt qu’un simple clip, on trouvait ça cool de faire un petit film avec ma musique », explique Quentin Dupieux. « La réponse a été forte, on a senti que ça faisait plaisir aux gens de voir un truc avec ce ton : ma musique plus des films débiles ». Cette formule magique a donc été développée et 6 nouveaux courts-métrages de 15 minutes ont été tourné. Mais ce projet de série n’aura pas duré bien longtemps, laissant place à un format plus long, cher au réalisateur français. « Quand j’ai tout mis bout-à-bout pour en faire un film, c’était très ennuyeux. C’était comme regarder 7 courts-métrages. Je suis attiré par la série, c’est un domaine sympa, mais moi je préfère le cinéma. Face à la frustration de voir cette petite série qui ne faisait pas vraiment un film, je me suis dit non et j’ai recomposé le montage pour que ça redevienne un film ».

Les personnages

L’absurdité du film est renforcée par le casting tout aussi WTF. Quentin Dupieux est probablement le seul réalisateur à oser nous proposer un film dans lequel on peut retrouver Mark Burnham, Marilyn Manson et Eric Judor. On découvre ainsi un Marilyn Manson atypique, dans un rôle d’adolescent attardé. « C’est lui qui m’a contacté parce qu’il était fan de Rubber. J’ai rencontré un mec humain et drôle. Il m’a dit « écris-moi un rôle, je fais ce que tu veux ». Je l’ai trouvé tellement sympa et touchant qu’inconsciemment je lui ai écrit ce rôle d’ado fragile un peu demeuré mental. C’est un vrai comédien exceptionnel ».

MarilynManson(c)QuentinDupieux

Eric Judor, pour lequel Quentin Dupieux reconnaît volontiers une connivence naturelle, a quant à lui hérité d’un costume de flic borgne, qui rêve de percer dans la musique. Un personnage presque attachant qui contraste avec les autres. « Au départ j’ai commencé par décrire chaque flic, qui avaient chacun leur chapitre consacré. Il n’y avait que des horreurs et je pense qu’à un moment, j’ai eu besoin de donner un peu de cœur. Ok, ce sont tous des nases, mais ce ne sont pas tous des ordures. Il y en a un qui a un but, il aime bien faire de la musique et il a envie de réussir. C’était un peu pour briser la mécanique du film de flics pourris, cons, dégueulasses ».

EricJudor2(c)QuentinDupieux

Installé depuis quelques années dans la Cité des Anges, Quentin Dupieux est une nouvelle fois parvenu à faire des paysages de cette ville, un personnage à part entière de son film. « A Los Angeles, on est plus au cinéma que dans une ville. Il y a cette magie dans l’air », confie-t-il. « Ce n’est pas impossible de transposer mes films en France, à Paris ou dans la Creuse, mais on serait obligé de les inscrire dans une réalité alors que Los Angeles, c’est nul part ». Et effectivement, Wrong Cops semble avoir été filmé tantôt dans le désert, tantôt en studio. On ne sait pas vraiment, on s’interroge et ça nous fascine. « Vu que j’habite là bas depuis 3 ans, je suis malgré moi imprégné par la culture et le feeling de la Californie ». Loin de lui l’idée de faire une chronique américaine, Quentin Dupieux se sert de Los Angeles, « comme un décors et un terrain de jeu pour faire des films qui se passent nul part ».

Wrong Cops : A film by Quentin Dupieux Oizo

Étonnamment, il aura fallu attendre ce quatrième film pour que Quentin Dupieux et Mr.Oizo collaborent. « J’ai toujours eu du mal à utiliser ma musique sur mes films parce que ce n’est pas une musique de film. Elle est un peu rocailleuse, un peu crade. A chaque fois que j’ai fait des essais, ma musique venait perturber le film plus que l’embellir ». C’est pour ça que par le passé, Oizo a fait appel entre autres à Sébastien Tellier, Gaspard Augé, Sebastian,… qu’il qualifie de « vrais musiciens », là où Oizo se définit plus comme un bricoleur. « Ce sont de vrais musiciens, ils sont capables de créer une mélodie. Ils sont plus habiles que moi dans la musique. Moi je suis un bricoleur ». Oui enfin, un excellent bricoleur quand même.

Et Quentin Dupieux, nous dresse ce même constat pour le cinéma pour lequel il estime néanmoins avoir plus de légitimité. « Je fais ça depuis que j’ai 15 ans et j’ai vraiment appris tout seul en tournant des trucs médiocres. J’ai affiné mon truc petit-à-petit mais je reste un bricoleur au cinéma, et ça me plait. J’ai absolument pas envie de devenir un professionnel. Y a un truc qui m’angoisse à l’idée de devenir un pro, c’est à dire un mec raisonné, qui va bien faire attention à ce qu’il écrit, faire des bons projets bien calibrés pour ensuite faire de bonnes entrées. Moi je ne pense pas à tout ça. J’ai juste envie de faire mes films comme je fais ma musique ». Wrong Cops a donc été l’occasion de marier le réalisateur et l’artiste. « J’avais envie d’assumer complètement la débilité de ma musique dans un film. Ce n’est pas évident, parce qu’il y a pleins de gens pour qui ma musique est complètement aberrante. Ils la ressentent comme une agression ou un élément perturbateur du film. Je le savais, mais j’avais envie une fois dans ma vie de le faire. Je ne le referai d’ailleurs plus. Là, j’ai pu faire un film aussi con que cette musique, je trouve que c’est très réussi, je vais pouvoir passer à autre chose et arrêter de faire de la musique dans mes films. C’était une façon aussi de mettre fin à ce problème ».

Mr.Oizo

Wrong Cops, ce miracle

Bon, c’est vrai, Wrong Cops est particulier. Il ne respecte pas les codes classiques du cinéma. Il n’y a pas vraiment de début, ni de fin, ni d’histoire d’ailleurs, mais c’est plaisant. C’est absurde, c’est Dupieuxesque. « Au cinéma, tout le monde voit un truc différent, à part sur les grosses productions du type Iron Man, où tout le monde voit le même film parce que tout est calibré, tout est pré-mâché et donc tout le monde ressent la même chose. Pour des films un peu libres comme les miens, qui ne répondent pas à tous ces codes du cinéma de masse, tout le monde voit un truc différent. Je ne demande pas aux gens de ressentir une émotion prédéfinie ». Et forcément, lorsqu’on s’écarte un peu des chemins bien tracés du cinéma, on prend des risques et on s’expose. « Aujourd’hui, on met en avant les films qui marchent. Plus un film marche, plus le mec qui l’a fait est respectable. C’est triste à dire, mais c’est la loi du marché. Ce sont les chiffres qui parlent. Un film comme Wrong Cops, ne devrait pas exister. Il n’y a pas eu de financement. Personne n’a voulu le soutenir ». Wrong Cops est donc un film miracle pour lequel Quentin Dupieux n’a pas de prétention particulière. « Ça me paraît normal que mes films soient des petits films qui sortent sur 40, 50 ou 80 salles. Quand je fais Steak, c’est anormal que ce film sorte dans 400 salles. Ça n’a aucun sens. Les mecs ont essayé de faire un coup de jackpot, mais on a bien vu que c’était incohérent de sortir ce type de film en gros, comme si la masse allait adhérer à ce genre de film. C’est impossible. Moi je suis bien dans ma petite zone. Il suffit de savoir de quoi on est capable. Je n’ai pas d’autre rêve que de faire ce que je suis en train de faire. Je fais exactement les films que j’ai envie de faire, sans aucune contrainte, donc tout va bien ».