Tesnota, une vie à l’étroit

Une partie de la critique française s’amuse toujours avec les premiers films, à la recherche d’un héritage ou d’influences, et le pire : à la recherche de comparaisons avec d’autres cinéastes. Avec TESNOTA, c’est le pire. Une partie de la critique française prend alors plaisir de comparer TESNOTA et son jeune cinéaste Kantemir Balagov (26 ans à la sortie du film) avec Andrei Zviaguintsev et Sergei Loznitsa. Ils veulent encore parler d’une nouvelle vague et l’appliquer cette fois à la Russie ? Je dis stop à ces supercheries de critique en carton. Cette introduction « coup-de-gueule » sert à affirmer une envie, celle de la critique d’un film, et non celle d’un style qui ressemblerait à un autre.

Il y a largement de quoi dire, comme cette photographie brûlante qui parcourt le film. Que ce soit de jour ou de nuit, Kantemir Balagov capte une ambiance étouffante et un contexte angoissant dans un environnement où le social est très limité et très réglementé. Les couleurs vives sont très présentes, reflétant parfaitement les sensations troublantes et spontanées des personnages. Le film semble même, à plusieurs reprises, suggérer une certaine métamorphose de sa protagoniste. Mais ce n’est pas effectif, la métamorphose se dissout presque aussitôt. Cela permet d’explorer plus profondément les tourments d’une famille qui se voit précipitée dans un gouffre intime. C’est peut-être, dans l’horizon, un portrait de la société russe. Sauf que le principal est le portrait de cette jeune femme, coincée par son environnement. Elle est la principale raison de cette photographie brûlante, presque une projection de ses tourments et de ses désirs. Les meilleurs plans étant ceux où Ilana (l’éblouissante Darya Zhovner) se retrouve seule ou avec son amant : des images comme des évasions mentales, embrassant pleinement la fougue de la jeunesse et son appétit de liberté.

La photographie est sûrement le grand point fort du film, alimentée par des personnages forts. Cependant, ces personnages ont du mal à exprimer des attitudes plus complexes et une amplitude de jeu. Même la jeune femme protagoniste est prisonnière d’une mise en scène sans aucune subtilité. La violence est parfois même ridicule – comme avec cette scène de retrouvailles, dans la cuisine, entre la mère et le fils. Les traits sont tellement grossis que le fond est trop souvent privilégié à la forme ; préférant se concentrer sur le portrait d’une société, que de dessiner une intimité plus irritante. Le grand soucis de cette mise en scène, qui se positionne totalement en marge de la photographie, est de justifier la violence par la névrose de l’individualisme. Alors qu’il serait préférable d’embrasser pleinement la fougue, dans un rythme plus mouvementé.

TESNOTA a néanmoins un style très marqué, où Kantemir Balagov sait exactement où placer sa caméra pour avoir un cadrage intense. Avec son cadre carré, c’est une sorte de claustrophobie qui s’empare des images. Avec une caméra qui colle à la chair et aux visages, les corps deviennent brutalement les proies d’une présence qui dépassent les personnages (telles des règles d’une société basée sur l’individualisme, le communautarisme, la haine, …). Le cadre qui colle à la chair va de paire avec la photographie, dans l’impossibilité de respirer la liberté, et dans la projection du désir d’évasion. Avec son cadre intense et sa photographie brûlante, Kantemir Balagov arrive à nous faire oublier le côté « faits divers » du récit. Cela ne l’empêche pas, dans sa narration, de composer avec une répétition de la dualité entre cocon et prison (construits sur l’argument familial). Malgré quelques bons silences angoissants, TESNOTA manque d’un souffle de mise en scène et de fougue dans la narration, ce qui ne manque ni au cadre ni à la photographie. Et rien que cela, prouve les ambitions et les promesses d’un jeune cinéaste qu’il faudra suivre de près.

TESNOTA, UNE VIE À L’ÉTROIT
Réalisation : Kantemir Balagov
Casting : Darya Zhovner, Veniamin Kats, Olga Dragunova, Atrem Tsypin, Nazir Zhukov
Pays : Russie
Durée : 1h58
Sortie française : 7 mars 2018

3 / 5