Indian Summers

En 1932, l’Inde rêve d’indépendance tandis que l’Empire britannique s’accroche au pouvoir malgré son déclin. Les choses prennent forme lors d’un de ces fameux étés indiens, où se mêlent intrigues politiques, promesses, sexe et passion…

ITV avait DOWNTON ABBEY, Channel 4 avait INDIAN SUMMERS. Sauf que l’une a duré plus longtemps que l’autre. Lady Mary (Michelle Dockery) a eu le droit à six saisons, tandis que Cynthia Coffin (Julie Walters) n’a eu le droit qu’à deux saisons. Cependant, les deux séries sont très proches, que ce soit dans l’idée et même l’époque des intrigues. Là où les péripéties des Crawley de Julian Fellowes s’étalent de 1912 à 1929, ceux autour de Cynthia Coffin s’étalent de 1932 à 1935. Presque une suite dans l’évolution de la société britannique, dans une série qui était diffusée à quelques mois d’intervalles (INDIAN SUMMERS au printemps, DOWNTON ABBEY à l’automne). La série de Paul Rutman avait toutes les qualités pour s’imposer pendant plusieurs années comme l’une des séries historiques de référence en Grande-Bretagne. Mais les moyens toujours plus coûteux et la concurrence n’a pas plaidé en faveur de la série : une telle série est effectivement bien plus risquée sur Channel 4 que pour ITV ou pour la BBC.

Pourtant, il faut effectivement y jeter un œil, rien que pour son esthétique et les moyens réservés à la reconstitution. N’espérez pas y voir Gandhi, mais les coulisses des grandes lignes entre la Grande-Bretagne et l’Inde. Un peu comme DOWNTON ABBEY qui met en scène les aristocrates Crawley puis leurs domestiques, INDIAN SUMMERS met en scène les britanniques qui dirigent et les indiens qui travaillent pour eux (ainsi que ceux qui se rebellent contre eux). Il y a alors un grand panel de petites intrigues qui se croisent, pour converger vers une même ambiance : c’est bien connu, la grande Histoire est toujours mieux racontée par la petite histoire – celle intime, l’individuelle, la personnelle (voir LAWRENCE D’ARABIE de David Lean ou l’exemple récent LE FILS DE SAUL de Laszlo Nemes). Ainsi, la série permet d’explorer toute une multitude d’ambiances et de tons : le mélodrame s’impose directement, tout comme la tragédie de l’Histoire. Entre deux, se trouve d’abord le drame de personnages fictifs, pour exprimer que le destin de générations, de traditions, d’intimité sont mis à l’épreuve par un bouleversement historique. En racontant ainsi l’Histoire par la petite histoire, c’est cette-dernière au service de la plus grande.

Mais la série ne se veut pas du côté du drame ou du mélodrame pur : l’approche est purement humaine et se concentre sur les émotions et les sensations des personnages. Rien qu’à voir le générique d’ouverture, les couleurs chaudes explosent de partout : tel un empire qui implose de l’intérieur et qui ne devient que poussière, mais qui implose depuis son mélange. Comme avec DOWNTON ABBEY, il n’y a pas de séparation entre les deux univers (les riches britanniques et les indiens soumis à une certaine autorité et pauvreté), il s’agit bien d’une diversité dans un même champ. Chaque épisode, chaque montage, démontrent que la mise en scène explore un ensemble / un tout qui finit par vibrer et voler en éclats. Les personnages différents se mélangent, se croisent, tout autant que les couleurs. On dit toujours que l’été est la saison de tous les possibles, de tous les vices et de tous les bouleversements : INDIAN SUMMERS (étés indiens dans sa traduction française) met cela en scène parfaitement.

La série a ce don, comme avec DOWNTON ABBEY, de libérer des âmes qui se révélaient piégées dans un schéma qui se vide de se substance, de son moteur. Ainsi, les costumes montrent des âmes et des esprits trompeurs, les attitudes se mélangent et se contredisent pour créer le meilleur des drames possibles (avec DOWNTON ABBEY). Et même à l’image de MR SELFRIDGE (ITV) et de PEAKY BLINDERS (BBC 2), la série crée l’empathie et le mélodrame pour des personnages qui ne peuvent être catégorisés dans le Bien ou dans le Mal. Un don de l’audiovisuel britannique, à la fois le Cinéma comme la Télévision – puisque cette seconde a les mêmes ambitions depuis quelques années : certains personnages sont des anti-héros, d’autres sont des vilains qui n’agissent pas en autonomie (ou contraints, plus précisément), mais surtout des personnages soumis à une fatalité romanesque. Des répliques qui fusent, certaines qui cisaillent (les provocations jouées par Julie Walters, un délice), etc : tout est fait pour que ce tournage en Malaisie épouse la forme des espaces comme un séisme immatériel qui mixe des couleurs (physiques et métaphoriques). Surement que Jane Austen, William Shakespeare voire même Charles Dickens auraient approuvé une telle série.

INDIAN SUMMERS créé par Paul Rutman. Avec Julie Walters, Henry Lloyd-Hughes, Nikesh Patel, Patrick Malahide, Art Malik, Alyy Kh an, Jemima West, Craig Parkinson, Aysha Kala, Olivia Grant.
Grande-Bretagne / Channel 4 / 2015-2016.

4.5 / 5