Je m'appelle Bagdad, de Caru Alves de Souza

Je m’appelle Bagdad, de Caru Alves de Souza

Fougueux et libre sont les deux termes qui pourraient qualifier le cinéma brésilien de ces dernières années. Il y a eu le passage du temps dynamique dans TROIS ÉTÉS de Sandra Kogut (2020), la grande percée de Kléber Mendonça Filho sous fond de westerns sociaux, la sensualité organique et la gravité dans le regard des films de Gabriel Mascaro, le docu-drama sensoriel LE CHANT DE LA FORÊT de R.N. Messora & J. Salaviza (2019), l’apparition du fantastique dans la réconciliation avec LOS SILENCIOS de Beatriz Seigner (2019), le conte d’amour, d’innocence et d’horreur qu’est LES BONNES MANIERES de M. Dutra & J. Rojas (2018), la fresque mélancolique et enivrante qu’est LA VIE INVISIBLE D’EURIDICE GUSMAO de Karim Aïnouz (2019), mais aussi UNE SECONDE MÈRE de Anna Muylaert (2015), etc. Il aura donc suffit d’un désir de répondre à un basculement politique qui dure depuis plusieurs années, pour que le cinéma brésilien s’empare à nouveau d’un cœur qui bat très fort. C’est le cas du deuxième long-métrage de Caru Alves de Souza, réalisatrice qui a toujours alterné entre des travaux documentaires et fictifs. JE M’APPELLE BAGDAD est l’histoire de Bagdad, surnom d’une adolescente brésilienne qui vit avec sa famille de classe moyenne et pratique régulièrement le skateboard avec un groupe d’amis.

Bien que le long-métrage commence avec une forme assez expérimentale (succession de ralentis et scènes de danses hyper colorées), la cinéaste revient rapidement à ce qui constitue le cœur de son regard : Bagdad qui franchit une barrière par le haut telle une infraction, pour effectuer un tag sur un mur. Le geste est clair : à travers sa protagoniste, la cinéaste étudie des personnages dans la marge qui n’ont peur de rien et vivent à fond. À travers le choix des costumes, la bande musicale et l’afflux de couleurs, il y a l’envie de montrer la fougue et la liberté qui envahit le caractère des personnages (qu’ils soient jeunes ou non). Film de pulsion, pourrait-on dire, tant il y a quelque chose de sauvage dans le mouvement. La mise en scène n’est pas organique, mais elle vise avant tout à montrer comment le corps se dévoue pleinement aux volontés du cœur. C’est là que Caru Alves de Souza inscrit une écriture proche du documentaire, le film se rythmant comme une chronique. Celle d’une famille dans un quotidien démuni, mais qui n’est jamais explicitement montré, préférant miser sur la tendresse et la joie de vivre. Très proche de ses personnages, la cinéaste filme l’instant comme une essentialité. La misère est pourtant bien présente, surtout dans les petits détails des paysages (des murs dégradés, des détritus, etc), mais le cadre privilégie les visages & les corps pour trouver la tendresse & la pulsion qui restent.

Il n’est donc pas étonnant de voir Bagdad tenir elle-même une caméra, filmant ce qu’elle choisit de voir de la réalité dans laquelle elle vit, découpant son environnement pour voir ce qui est possible d’y créer. Un regard qui se prolonge dans celui de l’autre caméra, tant la cinéaste prend grand soin à obtenir un excès de couleurs partout et tout le temps. Tout aussi enivrant que les choix de Karim Aïnouz dans LA VIE INVISIBLE D’EURIDICE GUSMAO, mais loin de la mélancolie de celui-ci. Le long-métrage de Caru Alves de Souza s’inscrit dans l’éclosion : l’excès permet de rendre visible les sensations et les sentiments les plus vifs des personnages. Même lorsque la pluie tombe, tous les espaces du film sont couverts par de nombreuses couleurs qui éclatent toute notion de misère. Peu importe l’angle de vue, peu importe la distance entre la caméra et les corps, les images possèdent une grande place pour la lumière (la fougue comme une émotion qui s’embrase face aux obstacles du quotidien), une pour le ciel qui permet une ambiance légère & solaire, puis une autre pour ces étendues (rues et espaces verts) qui ouvrent l’horizon pour les personnages. Tel un pouvoir lyrique de la chronique, face à une violence omniprésente et prête à surgir de chaque endroit. Le pouvoir des rêves dans une sensation de fragilité permanente. Comme si elle plane au-dessus des corps (tel un nuage menaçant – avec ces bâtiments abîmés et ces rues vides) sans jamais neutraliser l’énergie des corps.

La cinéaste capte avec passion et même amusement la beauté du geste dans les sensations fortes. Si bien que sa mise en scène n’hésite pas à déborder, que ce soit dans la connexion permanente avec le hors-champ (ces personnages ne sont pas enfermés dans ce qui les définit, effacement des frontières avec l’oppression, la ville leur appartient également ici), dans les regards tendres et fascinés entre personnages, dans une idée que la fougue des corps puisse étendre le regard du cadre. Chaque travelling n’est pas un détournement du regard, mais une extension des mouvements vers d’autres possibilités. Caru Alves de Souza filme les espaces comme des appels à la liberté, où chaque désir devient une quête (presque) fantasmagorique et exaltante. Même lorsqu’elle filme les adolescents sur leurs skateboards, il y a une innocence qui apparaît. Au-delà de l’ivresse du sport, c’est l’enchantement de la ferveur qui émane des images. Le film peut paraître trop long, avec parfois des paroles très abruptes ou manquant de subtilité, mais tout ceci fait partie d’une construction sur la durée. Le temps est un facteur très important ici, car il contribue à la solidité d’un courage : celui qui permet de rester animé & joyeux. JE M’APPELLE BAGDAD crée des images d’unité et de solidarité, pour montrer tout le pouvoir du groupe dans une vie tourmentée. Sauf que le film prend le sujet en contrepoint, et fait de son regard une tornade de couleurs et d’énergie face aux tempêtes violentes externes.


JE M’APPELLE BAGDAD (Meu nome é Bagda) ; Dirigé par Caru Alves de Souza ; Scénario de Caru Alves de Souza, Josefina Trotta ; Avec Grace Orsato, Karina Buhr, Marie Maymone, Helena Luz, William Costa ; Brésil ; 1h39 ; Distribué par Wayna Pitch ; Sortie le 22 Septembre 2021