La fièvre de Petrov, de Kirill Serebrennikov

Le cinéaste russe Kirill Serebrennikov avait clairement besoin de se lâcher. Après le vibrant Leto, il revient avec une œuvre encore plus enivrée, plus aliénée, plus folle. La fièvre de Petrov fait partie de ces films que l’on peut nommer « non narratif ». C’est un cinéma de la forme. Plus correctement, c’est un cinéma pour la forme. Affirmer un thème, avoir un bon scénario, une narration cohérente, de bons dialogues, ne font pas nécessairement un film de qualité. Ce ne sont pas des arguments si importants. Là où le cinéma prend toute sa valeur, c’est lorsque ces éléments sont mis en scène, sont portés à l’écran. Le plus important est la manière dont sont montrés ces arguments. Si le cinéma est un art, c’est parce qu’il permet de créer des images en mouvements. Évidemment, faire de belles images ne suffit pas en soi. Surtout parce que le Beau est anti artistique. Les images sont belles quand elles font partie d’un ensemble, d’un mouvement cohérent, quand elles transmettent des sensations. Le nouveau film de Kirill Serebrennikov en est rempli. C’est alors qu’il faut se laisser porter par le rythme, par les images. Et ne jamais chercher à comprendre quoi que ce soit. Au-delà du parcours de son protagoniste (et de son histoire personnelle avec une séquence flashback), le cinéaste cherche d’abord les images qui viennent de son esprit. La fièvre prend tout son sens dans la construction et le montage des images, parce qu’elle est un état de transcendance. Cet état qui permet de se libérer de contraintes scénaristiques et esthétiques.

© 2021 Hype Film

La fièvre du protagoniste devient un bouillonnement d’images, entre l’envoûtement et le vertige. Petrov a la grippe, son état se dégrade à force qu’il s’affaiblit, comme le film devient une extase de détails et de mouvements. Dans chaque espace, il y a toujours quelque chose qui se déroule. Le mouvement est constant, la densité de la mise en scène de Kirill Serebrennikov n’a d’égal que l’épaisseur des décors. Le cinéaste multiplie les espaces, dans lesquels Petrov déambule, où des pulsions se jettent au cadre. Jamais dans l’excès, ce sont des images qui débordent toujours de l’écran, comme la liberté créatrice du cinéaste déborde à chaque instant. À tel point qu’il est impossible que tout entre dans le cadre. Chaque plan ne semble donner qu’un morceau de chaque environnement. C’est l’art de la perception, où des paysages qui semblent malades et abîmés (par la violence, la misère, l’abandon, la mort) deviennent vivants avec une mise en scène. Partout où Petrov passe, que ce soit en plan-séquence ou non, il y a constamment du bruit et de l’énergie. C’est dans la solidité de la détermination de chaque personnage que le film trouve la fragilité des espaces. À la vitesse que les décors changent, prouvant aussi leur vulnérabilité et instabilité dans un univers malade, Kirill Serebrennikov montre qu’ils sont un lieu de quête pour y faire jaillir la fantaisie et l’imaginaire.

Chaque mot, chaque bruit, chaque cri résonne dans le cadre et bien au-delà. La fantaisie s’impose comme un recours à une réalité tortionnaire. Ainsi, dans ces espaces malades et abîmés, l’imaginaire prend vie par le mouvement, telle une fuite où le corps refuse de se faire absorber par l’oppression du réel. Au point que le film ne semble pas se laisser le temps de respirer. Il y a toujours des éléments qui défilent. Comme si chaque image, chaque seconde sont un morceau d’un ensemble bien fragile, toujours prêt à se détériorer et exploser. Le chaos total n’est jamais bien loin. Si La fièvre de Petrov le côtoie, c’est surtout parce qu’il témoigne d’un cinéma qui a besoin de retrouver la foi. Celle dans la confusion entre le réel et l’imaginaire. Celle dans le surréalisme. Mais surtout, la foi dans laquelle les images peuvent libérer un être. Confronté depuis quelques années à la justice russe, le cinéaste a passé deux années assigné à résidence. Toujours sous le coup d’un sursis, Kirill Serebrennikov déploie dans ce long-métrage l’idée de s’abandonner à la création. Comme s’il n’attendait qu’une chose : que la fantaisie de l’art l’attrape pour l’emmener ailleurs, telle la soucoupe volante qui se saisit de l’enfant dans le film. Petrov affaiblit est comme Serebrennikov oppressé, la grippe du protagoniste (avec ses pensées, souvenirs) est l’imagination du cinéaste. Ce n’est pas pour rien que Petrov est un auteur de bande dessinnée, il capture les images d’un monde qui pourrait être autrement.

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Parce que La fièvre de Petrov est constamment dans une fantaisie. S’il y a bien quelque chose à retenir de ce film, et qui est fondamental, est cette superposition entre le physique et le mental. Les images sont moins des projections mentales que la pure incarnation physique de l’esprit. Il y est impossible de dissocier le mouvement physique du processus psychologique. C’est pour cela que les décors s’ouvrent bien en grand, qu’ils sont à la fois dans le réel et dans l’imaginaire. Tout aussi important, cette superposition permet également de connecter chaque espace. Alors que Kirill Serebrennikov les multiplie dans le récit, la mise en scène et le montage les encastrent les uns dans les autres. Que ce soit avec les couloirs, les fenêtres, les portes, les rues (etc), chaque paysage devient la continuité de l’autre. Parce que c’est le produit d’une fièvre. Sans pour autant chercher de continuité logique, c’est bien la désorientation qui crée les différentes couches de la création, comme les différentes étapes mentales par lesquelles passe Petrov. Et même, que ce soit avec la diversité musicale qui transmet des sensations uniques et brutales, ou avec ces espaces malades et abîmés, la superposition de l’imaginaire et du réel sont un raccordement du conscient et de l’inconscient. La densité des espaces, ainsi que la densité de la fantaisie, n’ont d’égal que la liberté des mouvements. C’est une société en ébullition permanente.

Une fougue dans laquelle le temps est flou. Le présent et le passé se croisent et se mêlent, au gré des souvenirs et du réel. Tout comme la chronique et la fantaisie se croisent constamment. Mais aussi comme la poésie et le réalisme semblent fuir main dans la main. Mais pour entrer dans cette ébullition, il ne faut pas chercher du côté du réel. Parce qu’il est toujours dans la perspective, dans l’arrière-plan. Kirill Serebrennikov fait de la fantaisie (et donc de la poésie) la porte d’entrée. Comme l’est le cinéma, en fait. C’est par la magie de l’effet spécial (les images en mouvements), c’est par la création des images (telle la bande dessinée) que nous pouvons nous joindre dans les aventures de Petrov. Il n’est donc pas innocent de voir que La fièvre de Petrov se renouvelle constamment. Déjà par l’apparition de nouveaux espaces, aussi facilement qu’on ouvre une porte. Mais aussi par l’ironie de ses propres images. C’est dans un esprit punk et de science-fiction que le temps se désagrège, et que les images peuvent continuer à côtoyer un chaos total. Puis, le cinéaste peut aisément renouveler son imagerie grâce à son regard central : l’enfance. C’est à travers les motifs de la fantaisie enfantine que le film se dessine. Comme si chaque espace, chaque mouvement, chaque son, sont un retentissement de la vie passée de Petrov. Comme si la fantaisie permet surtout de replonger dans l’innocence de l’imaginaire. Il est alors logique de constater tous ces jeux de lumières, passant aisément du sombre chaos aux images hyper colorées.

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Dans cet imaginaire, Kirill Serebrennikov nous invite à rejoindre sa troupe. Il y a bien du théâtre et la danse dans le film. Ce n’est pas pour rien qu’au-delà d’être l’adaptation du roman d’Alexey Salnikov, c’est aussi la continuité du travail du cinéaste qui l’avait déjà adapté pour le théâtre. Sa mise en scène est très chorégraphiée (on se croirait parfois devant un opéra, le chant en moins, mais avec une musique qui renforce l’impression), preuve d’une énergie créative qui libère complètement les esprits et les corps. Ce n’est donc pas innocent de voir le cinéaste mettre en scène ce spectacle de Noël consacré à un folklore russe. En replongeant dans l’innocence de l’imaginaire sous forme de troupe, La fièvre de Petrov explore le concept même de fiction. Est-elle le fruit d’un réel malade ? Est-elle le résultat de poésies ancrées dans la culture collective ? Est-elle issue du hors-champ de cette réalité ? Peu importe la vraie question ou la réponse à accorder, la mise en scène de Serebrennikov montre que la fiction est un croisement entre tout cela à la fois. C’est une hallucination permanente, où les espaces se raccordent, où le temps change de direction. L’hallucination d’une errance et d’une prison mentale, où la pulsion et la fièvre ne sont qu’un voyage désordonné. Si les espaces et la mise en scène sont aussi fous, aussi envoûtants, et aussi chaotiques, c’est parce que le montage adopté par Serebrennikov est un langage à part. Chaque image du long-métrage en bouscule une autre, qu’elle soit avant ou après. Chaque image rompt avec une réalité, avec une atmosphère, pour renforcer la frénésie de cette liberté. Telle une aliénation du baroque, pour déformer la consistance du réel. C’est toute la poésie d’images qui se libèrent de la prison mentale, pour danser frénétiquement dans la brutalité d’espaces réels à fuir.


LA FIÈVRE DE PETROV
Dirigé par Kirill Serebrennikov
Scénario de Kirill Serebrennikov
D’après le roman de Alexey Salnikov
Avec Semyon Serzin, Yuriy Borisov, Chulpan Khamatova, Yuliya Peresild, Yuri Kolokolnikov, Aleksandra Revenko, Timofey Tribuntsev, Aleksandr Ilin, Ivan Dorn, Elene Mushkaeva
Russie / France / Allemagne / Suisse
2h26
Distribué par Bac Films
Sortie le 1er Décembre 2021

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