Maudit !, de Emmanuel Parraud

Un gros plan sur un regard caméra, puis un long tunnel qui n’en finit pas. Le nouveau film d’Emmanuel Parraud présente dès les premières images son atmosphère inquiétante. Mais ce n’est qu’une amorce, comme pour avertir d’un futur chaos. Parce qu’il faut d’abord aller à la rencontre d’Alix et de Marcellin, deux amis réunionnais. Le premier est un entrepreneur et le second son associé, notamment dans l’acquisition d’une buvette. Même si certaines personnes ne voient pas cette entreprise d’un bon œil, le local montre l’ambition et la réussite des deux amis. Surtout que le film révèle très peu de temps après qu’ils sont frères adoptifs. Mais les familles françaises sont parties, ils comptent désormais sur eux-mêmes, et se sont promis de ne plus faire confiance à personne. Et surtout pas aux français. Pourtant, Marcellin tombe sous le charme de Dorothée, une chanteuse française rencontrée lors d’un concert. Sauf que ce rapprochement fait paniquer Alix, qui craint notamment que Marcellin l’abandonne pour rejoindre Dorothée en métropole. Il doit alors vivre avec la peur d’être encore la victime : l’abandon, le départ, mais aussi la discrimination (les surnoms qu’il reçoit sont significatifs).

Maudit ! est fait de motifs qui évoquent la peur, l’inquiétude et même le danger. Sans jamais plonger dans des codes du cinéma d’horreur, ou même du thriller (le récit invite au mystère), Emmanuel Parraud construit au sein même de l’obscurité. Il y a de nombreuses séquences nocturnes, où la lumière se fait rare, où les ombres enveloppent les corps. Les personnages sont éloignés de la perspective, comme si le paysage s’effacait autour d’eux. L’horizon est soit complètement obscur, soit envahi par un flou peu rassurant, soit abandonné par des travellings subjectifs vulnérables. Même dans la mise en scène, au sein même de ces motifs, il y a une ambiguïté inquiétante. Les mouvements d’Alix ne sont pas chaotiques, ni même des errances (prouvant une forme de détermination de sa part), mais traduisent une perdition essayant sans cesse de reconstituer des morceaux d’un puzzle. Étant à la recherche de Marcellin qui disparaît, Alix perçoit petit à petit tous les espaces comme des interstices. Il y a une faille entre le réel qui est gardé sous le silence par le récit, et les pensées d’Alix (l’imaginaire qui se développe à force d’essayer de combler les failles). Toutefois, le film est bien plus intime qu’il n’y paraît. Emmanuel Parraud ne construit pas un film de genre, mais utilisent ces motifs pour exprimer une détresse face à la disparition. Si bien que le récit commence par les traits d’un film social. C’est l’intimité d’Alix que les motifs heurtent, jusqu’à renverser la composition de son quotidien (le matériel de sa maison, la visite des agents de sécurité, etc).

Si l’intimité est si touchée, c’est que la dimension sociale est hantée par des fantômes. Ce ne sont pas les silhouettes de personnages identifiés, mais ce sont les fantômes d’un passé fait de colonialisme et esclavagisme. Ce sont également les fantômes des névroses qui composent Alix. Perdu dans cet espace et dans ses pensées, le protagoniste est poursuivi par la cruauté qui a toujours composé sa vie. Malgré la réussite qui l’accompagne (comme cette belle voiture qu’il conduit), la violence règne toujours dans cet espace. Qu’elle provienne d’une buvette, d’un sentier interdit, d’un échange avec des touristes, ou d’un musée, la violence incarne un héritage dont il est impossible de se défaire. Emmanuel Parraud renforce la détresse et l’inquiétude en construisant un paradoxe : malgré les apparitions fantomatiques, Alix ne les voit pas et seul le spectateur les voit. Nous sommes alors les témoins d’une violence à laquelle ce paysage ne peut échapper, nous sommes devant un espace figé dans le temps malgré les efforts de ses habitants. Ce qui entraîne les gros plans sur le visage d’Alix, entre effroi et pupilles dilatées, montrant sa panique et sa possible folie grandissante. Les motifs obscurs de la peur et de la détresse servent ainsi à faire le portrait d’une fatalité. Une violence composée de couleurs exacerbées et avec une grande profusion de détails dans le décor.

C’est également une violence dont le récit donne la connaissance. Au travers de plusieurs indices (que ce soit dans le récit ou dans la mise en scène), Maudit ! fait comprendre la finalité du mystère. Le plus important du film est ce parcours qu’effectue Alix, entre un réel perturbé et un cauchemar composé de souvenir et de fantômes. Dans ces motifs obscurs, les apparitions nocturnes servent à montrer l’invisible. Tout ce qui se cache derrière ces terres au lourd passé, derrière cette société où règnent violence et cruauté, derrière les histoires intimes torturées. Dans cet univers malade et qui fait du surplace, c’est comme une fantasmagorie en train de guetter l’anxiété. Au-delà de la question de l’identité et d’Alix qui cherche sa place, c’est un imaginaire et un inconscient qui dévorent le réel. Bien accompagnée par une bande originale minutieuse, la fantasmagorie du film déterre un passé pour montrer que le présent est une fuite sans issue, tels ces travellings arrières subjectifs qui fixent l’espace. Il y a toujours un œil vers le passé, dont les apparitions nocturnes se font les messagers d’un cauchemar silencieux. La fantasmagorie est ce poids qui se traduit dans un format 4:3 qui écrase les corps et les esprits. Telle une image qui s’accroche, mais surtout une image qui s’échappe. Celle de la réussite, du confort, de la beauté, de la renaissance.

Jusqu’à refuser tout exotisme dans les images, et toute beauté confortable dans cette île trop souvent idéalisée. Emmanuel Parraud renforce constamment la composition de ses espaces, que ce soit avec les hautes herbes que traverse Alix, ce cours d’eau inaccessible, cette brume constante qui finit par s’étendre, ces lieux où le corps se perd comme dans un labyrinthe, ou même avec cette lumière accablante sur les corps. Tout autant de motifs pour créer la perturbation dans l’intimité, la désorientation dans les certitudes du quotidien, et la cruauté d’un environnement remplit de blessures. Maudit ! est aussi un mélange entre le réel et l’imaginaire cauchemardesque, au point de ne pouvoir distinguer l’un de l’autre. Telle une ambiguïté constante entre un réveil tragique et une léthargie allégorique, pour créer le vertige avec le poids cruel de l’Histoire. Cette image qui s’échappe et qui crée le vertige, c’est ce silence lourd qui apparaît après la question « tu l’aimes toi la France ? », c’est une distorsion du réel où l’anxiété fait revivre les pires cauchemars.


MAUDIT !
Dirigé par Emmanuel Parraud
Scénario de Emmanuel Parraud
Avec Farouk Saidi, Aldo Dolphin, Marie Lanfroy, Jean-Denis Dieusolage, Patrice Planesse, Charles-Henri Lamonge
France
1h17
Distribué par DHR / A Vif Cinémas
Sortie le 17 Novembre 2021

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